Nous l’avions vue début mars en terrasse d’un bel hôtel à Neuchâtel. Son deuxième album, Amstram, allait sortir, et une flopée de concerts l’attendaient. Patatras – elle adore les onomatopées: le coronavirus a tout chamboulé. Phanee de Pool s’est confinée chez elle du côté de Bienne avec sa table de mixage, son looper, ses guitares, son ordinateur, son petit piano à 25 touches et Léon, arbre tropical acheté 1 franc symbolique chez Ikea car moribond – il va aujourd’hui beaucoup mieux. Passé les premiers instants d’hébétude, elle a battu le rappel, invité sur sa page Instagram, les jeudis à 17h30 pétantes, des potes artistes. A nommé cela «mes poolpéros confinatoires.»

Elle dit: «Je n’avais jamais imaginé pouvoir divertir avec un téléphone posé sur deux cageots.» Puis la RTS lui a commandé quelques clips maison teintés de covid, dont On se prenait dans les bras, que l’on retrouve dans son dernier opus, un délicieux slap – genre musical entre rap et slam, qu’elle a inventé – dédié à ses parents. «A 5 ans, ben j’étais avec papa et maman, on se prenait dans les bras maman pleurait parce que papa passait la musique que maman aimait et moi je pleurais aussi juste parce que j’en avais envie… maintenant c’est drôle de voir papa sur le téléphone de maman et on est pas seuls dans ce tourment mais on est tous isolés on nous a volé un printemps un de perdu dix de retrouvés c’est peut-être une phrase à la con mais autant devenir philosophe quand on a l’moral en portion caché sous un morceau d’étoffe.»

Amertume et ironie

Laurent Diercksen, le papa, a monté des spectacles de music-hall, la maman est pianiste concertiste et elle fabrique des marionnettes. A 7 ans, Fanny (son vrai prénom) arpentait déjà la scène, jouait le petit clown, jonglait avec trois mandarines. Elle a gardé ce côté enfance dans le sens mimiques espiègles, logorrhées sucrées, chignon sur tête qui fume comme une cocotte-minute. Ça gamberge là-haut, ça dégage des bulles dans lesquelles on peut lire des choses un brin railleuses du genre: «Le Suisse ne vit pas sur la terre, c’est la terre qui vit en dessous du Suisse… Chez nous les stars se baladent sans bodyguard et sans bonnet et si personne ne les regarde c’est parce que personne ne les connaît.» C’est extrait de Le Parfait, titre phare(amineux) d’Amstram, qui décortique la suissitude.

Sur «Hologramme»:  Phanee de Pool, jolis airs solitaires

Hologramme, le premier album de Phanee de Pool, a été salué par l’Académie Charles Cros et les Swiss Music Awards, a capté 180 scènes dont celle de Paléo l’an passé. On prédit à Amstram le même bonheur tant il y a de coups de cœur. Amers dans Papillons de nuit: «Je ne crains par les coups de sang qui éclaboussent mes vitres si la confiance se gagne en gouttes l’amour, lui, se perd en litres»; amoureux dans Le Croquis: «Je te croque sur des pages blanches à l’image de mes nuits et je tatoue sur tes hanches l’adresse de mes envies»; ironiques dans Petite Mélodie: «Je rêve d’une vie de rock star mais je me couche avant minuit, j’sais même pas rouler un pétard et j’ramène personne dans mon lit, mais j’ai trouvé une mélodie qui s’agrippe à la cervelle, que personne n’oublie, qu’on siffle en faisant la vaisselle.»

Souvenirs policiers

Il y a eu cette vie avant la musique où Phanee de Pool s’appelait encore Fanny Diercksen et était policière, «pour faire du social et fuir la routine». Six années en poste à Moutier puis à Bienne, qui l’ont un peu cassée: «J’ai fait face à 60 décès accidentels, par suicide ou homicide…» Fanny a rendu les armes pour protéger son âme et légué à Phanee ses souvenirs policiers. On se souvient des Miettes sur le canapé dans Hologramme, qui renvoyait aux violences conjugales. Le titre Amstram aborde l’addiction à la cocaïne: «Il est des prises où le courant n’allume pas de lumière, le sourire a les bras ballants et le faciès devient glacière.»

Phanee de Pool possède-t-elle un pouvoir prémonitoire? Amstram a été écrit et mis en musique bien avant la crise sanitaire, mais, hasard bizarre ou entracte manqué, elle a convoqué pour son titre Je suis heureux la voix d’Albert Camus, l’auteur de La Peste, très relu durant la pandémie. Il reste que les temps sont durs. Une quarantaine de récitals annulés. Ça lamine. La sautillante Phanee a des fourmis dans l’évier, elle veut quitter cuisine, salon et chambre à couver. Les gens lui manquent.

Rendez-vous si tout va mieux à partir du 20 septembre et le festival Label Suisse, à Lausanne. Et en novembre, rendez-vous à l’Auditorium Stravinski de Montreux, pour un concert symphonique avec 50 musiciens. En attendant, on peut voir le clip Bâton vanille tourné pendant la crise. Phanee est chez elle, chacun(e) des violonistes, contrebassistes, clarinettistes, flûtistes de l’orchestre Amati aussi. Quatre minutes et vingt-six secondes en harmonie avec ce monde devenu petit mais grossi par une loupe magique.


Phanee de Pool, «Amstram» (Escales Productions). En concert en Suisse romande, infos www.phaneedepool.com