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Phèdre au comble du désespoir dans la version pour les classes de Romain Daroles et François Gremaud.
© Mathilda Olmi

Scènes

Phèdre, les ados l’adorent grâce à François Gremaud

La tragédie de Racine racontée à travers une conférence survoltée? C’est la belle idée du metteur en scène fribourgeois. A voir jusqu’à vendredi, dans le cadre de la rétrospective que Vidy consacre à cet artiste réjouissant et réjoui

«Trop cool, je suis hyper content d’être venu!» Quoi de mieux que cet enthousiasme adolescent pour dire l’excellence de Phèdre! façon François Gremaud? D’autant qu’avant la représentation de mardi, à Vidy, ledit adolescent et voisin de gradin a visionné jusqu’au dernier moment sur son smartphone le match opposant Novak Djokovic à Marco Cecchinato… La tragédie classique versus le tennis, la partie n’était pas forcément gagnée. Mais une fois de plus, l’esprit facétieux et généreux du metteur en scène fribourgeois, que l’on salue depuis 2005, l’a emporté.

Un art du décalage poétique dont Vidy-Lausanne rend compte ces jours à travers une rétrospective méritée. De Phèdre! aux pépites décalées, concoctées en trio avec Tiphanie Bovay-Klameth et Michèle Gurtner, le sens de la joie est roi au bord de l’eau.

Romain Daroles. Sans ce jeune acteur, cette version contée de Phèdre n’aurait pas la même saveur. De même que Pierre Mifsud fait la puissance et l’étrangeté de Conférence de choses, vaste inventaire à la Prévert qui se construit par association de pensées, de même, ce comédien français issu de la Manufacture en 2016, contribue beaucoup à la qualité de cette tragédie revisitée. Grand flandrin au sourire ravageur, Romain Daroles, 27 ans, met toute sa candeur et son attachement – Phèdre est sa pièce préférée –, dans son récit des amours maudites de l’épouse de Thésée.

Une conférence comique

L’idée de ce spectacle voulu par Vidy pour les gymnasiens et créé en octobre dernier? Jouer sur l’art de la conférence et truffer la représentation de jeux de mots bien «pourris», comme disent les ados, mais dont tout le monde rit. Ce moment, par exemple, où l’évocation de l’alexandrin racinien débouche sur le tube «Alexandrie Alexandra», de Claude François, ce qui permet à l’orateur de conclure sans peur: «C’est ainsi que je clo-clo le chapitre»…

Avec cette amorce, on pourrait craindre le pire. Une pantalonnade sur le dos de la poésie pour se mettre les teenagers dans la poche. Il n’en est rien. Car, en parallèle à ces calembours téléphonés et assumés (Jean Racine? Non je n’enracine pas/la ville de Trèzène qui est tout sauf zen, etc.) et aux chansons populaires détournées («Colchide dans les prés, c’est la fin de Médée», on adore), François Gremaud et Romain Daroles placent le niveau très haut.

D’une part, avant d’entrer dans le vif des cinq actes qui seront résumés au pas cadencé, les deux auteurs dressent le portrait mythologique de chaque protagoniste, remontant le fil compliqué des amours clandestines avec les divinités. Mais aussi, ils n’hésitent pas à expliquer des termes sophistiqués comme «catharsis», «hémistiche« ou la règle des trois unités. Grâce à la maestria du conteur, le public reste captivé.

L’art de la mèche folle

Surtout, surtout, même s’il se moque gentiment de Phèdre qu’il représente constamment au bord du suicide, – ce qu’elle est, puisque au scandale d’aimer Hippolyte, son beau-fils, la reine ajoute la honte de ne pas être aimée de lui –, Romain Daroles déborde de tendresse pour cette tragédie. Il faut voir son enthousiasme quand il constate que Racine a placé le retour de Thésée pile à la moitié de la partition, soit au 827e vers d’un texte qui en compte 1654. Il est bouleversé, béat et la salle est touchée par cet émoi. Il faut voir aussi le plaisir du jeune comédien à incarner tous les personnages en modifiant son accent et sa voix ou en trouvant un code pour chacun. Phèdre? L’acteur place un livre en couronne. Hippolyte? Le livre devient mèche folle. Thésée? Le même livre se transforme en agrafe de tunique. Un livre mystère qui, à la fin, prendra tout son sens via une fascinante mise en abyme…

Sur les traces de Philippe Caubère

Ce n’est pas la première fois qu’un texte classique est ainsi digéré et restitué dans une version comique et contée. David Ayala ou Gilles Privat, tous deux sous la direction de Dan Jemmett, ont fait les beaux jours d’Hamlet ou de Macbeth. Dans son Roman d’un acteur, Philippe Caubère rejoue lui aussi en solitaire des scènes mythiques du répertoire et donne vie à un vertigineux aréopage de personnages. Romain Daroles partage avec ses aînés cette capacité d’évocation. Et il en faut du talent pour tenir en haleine un jeune auditoire qui s’interroge sur l’issue du tie break du 4e set.


Phèdre! jusqu’au 8 juin, Vidy-Lausanne. Rétrospective 2b company, jusqu’au 10 juin, Vidy-Lausanne.

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