Phèdre, fille maudite du Soleil

Cette semaine, des œuvres solaires enfièvrent les journalistes du «Temps»

Héroïne tragique par excellence, dévorée par une passion proscrite, Phèdre a donné lieu aux interprétations les plus extraordinaires

«Noble et brillant auteur d’une triste famille/Toi, dont ma mère osait se vanter d’être fille/Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois/Soleil, je te viens voir pour la dernière fois.» On sait de Phèdre qu’elle est l’héroïne tragique par excellence, épouse du roi Thésée et amoureuse malheureuse de son beau-fils Hippolyte. En 1677, Racine a écrit pour elle ses plus belles pages où la flamme coupable consume sa victime tel un brasier mortel.

Ce que l’on sait moins, c’est que cette figure foudroyée par une passion deux fois proscrite est la pe­tite-fille du soleil. Oui, dans la mythologie grecque, Phèdre est la fille de Pasiphaé, elle-même née des œuvres d’Hélios et de Persée. On pourrait penser que cette ascendance leur assure un bonheur solaire. C’est tout le contraire. Parce qu’il a surpris et dénoncé la liaison secrète entre Aphrodite et Arès (ou Vénus et Mars, du côté latin), Hélios est maudit par la déesse de l’amour, qui abat son trait vengeur sur toute la famille. Résultat de la malédiction: Pasiphaé succombe aux charmes d’un taureau et accouche du Minotaure avec les complications que l’on sait, tandis qu’une génération après, Phèdre connaît cette passion impossible pour le fils farouche de son royal mari. Hippolyte est d’ailleurs aussi dans le collimateur de la déesse de l’amour. En tant que guerrier accompli, il n’a d’yeux et d’hommages que pour Artémis, déesse de la chasse, ce qui rend Aphrodite (Vénus) folle de jalousie…

Comme dans toutes les tragédies antiques ou inspirées par l’antiquité – ici, Euripide et Sénèque servent de modèles –, les personnages sont les jouets d’un fatum contre lequel ils ne peuvent pas lutter. Cette idée de fatalité est particulièrement présente dans la dernière tragédie profane de Racine où les termes «ciel», «destin» et «dieux» apparaissent près de 80 fois! Après Phèdre, le dramaturge se consacre à la religion et devient l’historiographe de Louis XIV, autrement dit le roi… Soleil. En 1689 et 1691, Racine écrit encore deux tragédies bibliques, Esther et Athalie, mais, désormais, il préfère les enseignements jansénistes au grand huit de la passion amoureuse.

Dans Phèdre, le soleil est présent au-delà de l’arbre généalogique. L’astre est souvent assimilé au jour, à la lucidité, au dévoilement et les personnages en faute le fuient par peur d’être démasqués. «Misérable! Et je vis? Et je soutiens la vue/de ce sacré Soleil dont je suis descendue?/J’ai pour aïeul le père et le maître des Dieux/Le ciel, tout l’univers est plein de mes aïeux./ Où me cacher?» questionne la reine quand elle a déjà avoué son inclination scandaleuse et qu’elle ajoute la jalousie à la honte, apprenant qu’Hippolyte aime ailleurs. Elle souhaiterait fuir dans la nuit infernale, sauf qu’aux enfers se tient Minos, son père, qui juge sans pitié les «pâles humains»…

«Ce texte est un va-et-vient de gens qui vivent sous le soleil, mais qui cherchent l’ombre. Leurs nuits sont blanches, leur langue est chargée», observe Jean-Louis Barrault en 1959, lorsqu’il monte Phèdre au Théâtre de l’Odéon, à Paris. L’illustre homme de théâtre doit s’expliquer, car le public de l’époque trouve le décor de Jean Hugo trop oppressant, trop sombre, manquant de «bleu et de soleil». «Au théâtre, je ne crois pas qu’il y ait de projecteur assez fort pour donner l’impression de soleil, répond Barrault de sa mythique voix nasale et staccato. Un petit projecteur derrière des persiennes donne plus l’impression de soleil que 5000 kilos qui se répandent sur la scène.»

Plus tard, toujours à l’Odéon, deux grands metteurs en scène ont donné leur vision, plus humaine, de cette apothéose racinienne. Luc Bondy en 1998, avec Valérie Dreville dans le rôle-titre. Patrice Chéreau en 2003, avec Dominique Blanc sous les traits de la reine déchirée. Le propre de ces propositions? Sortir de la fatalité du soleil mortel. Dans la version de Bondy, que le réalisateur a voulue «réaliste», l’accent est mis sur la relation musclée entre Phèdre et sa nourrice (Dominique Frot). Comme si la froideur de la première allumait la rage destructrice de la seconde. Tandis que Chéreau, maître du trouble amoureux, s’est éloigné du monstre mythologique en dessinant un Hippolyte mûr et solide (Eric Ruf) dont l’intensité et les contradictions répondent à celles de Phèdre. Plus les humains sont assumés comme naturellement incandescents, plus le soleil pâlit.

«Un va-et-vient de gens qui vivent sous le soleil, mais qui cherchent l’ombre. Leurs nuits sont blanches, leur langue est chargée»