«Phèdre», l’alexandrin à la folie

Théâtre A Carouge, Raoul Pastor électrise la tragédie racinienne

Isabelle Caillat épate en héroïne blessée

Cette Phèdre, vous l’aurez dans la peau, lecteur. Elle s’affranchit d’une loi qui est son corset. Regardez-la, c’est Isabelle Caillat, beauté farouche d’infante, une actrice genevoise qui marque depuis Elvire Jouvet 40 au moins – avec Jacques Roman, au Théâtre de Vidy et au Poche de Genève en 2010. Elle passe en princesse traquée sur la scène du Théâtre des Amis, à Carouge. Elle va se jeter dans le vide, dire l’inadmissible: oui, elle aime; et non, ce n’est pas Thésée, son conquérant de mari; l’homme qui la hante, c’est Hippolyte, son beau-fils. L’interdit suprême. Dans la mise en scène de Raoul Pastor, elle lâche cet aveu dans les bras d’Œnone, son âme damnée jouée sur des braises par Emmanuelle Ricci. Ces deux orageuses électrisent. Elles ne disent pas l’alexandrin, elles le vivent. Et tous leurs camarades sont branchés sur le même courant.

Mais pourquoi ce transport? Des Phèdre, on en a vu et de très belles – celle de Luc Bondy par exemple, en 1997 à Vidy, avec Valérie Dréville. Mais le directeur du Théâtre des Amis, Raoul Pastor, a ce talent: être dupe et pas dupe à la fois du vers racinien. Il en respecte la superbe; il en soigne la part d’ombre. Phèdre, c’est la pépite d’une tribu qui s’incline jusqu’à terre devant son monarque, le Roi-Soleil. Jean Racine ne fait pas autrement en 1680, courtisan à la botte de son maître. Mais il ne peut s’empêcher de suggérer la violence d’un système qui chasse le singulier.

Sa Phèdre s’enracine dans une ambivalence, celle d’un poète de cour qui prétend veiller à la vertu de ses contemporains, mais qui s’intéresse au moins autant aux conditions de leur liberté – liberté intérieure, il n’en est pas d’autre. Dans son dispositif, l’amour est une porte de secours, la seule qui permette au sujet d’échapper à la mainmise du souverain. Mais le cul-de-basse-fosse guette.

La Phèdre de Raoul Pastor bout de cette énergie originelle, fièvre morbide qui est l’autre nom de la passion. Voyez comment l’acteur Frank Arnaudon lance la tragédie. Il incarne Hippolyte, ruisselant d’inquiétude comme le lévrier. Il va partir, annonce-t-il à Théramène, son tuteur, son oreille. Sa parole est un jet: «Je fuis, je l’avouerai, cette jeune Aricie,/Reste d’un sang fatal conjuré contre nous.» Il craint les conséquences d’un amour condamné par son père. Et il ignore que Phèdre l’appelle dans le secret de son cœur. Mais voici que Thésée meurt. Le vainqueur du Minotaure anéanti, tout redevient possible.

C’est ce que croit du moins Phèdre. Elle harponne sa proie: Isabelle Caillat et Frank Arnaudon s’aimantent, yeux fauves l’un et l’autre. Derrière eux, deux colonnes donnent sur l’infini – le décorateur Jean-Claude Maret fait d’une scène de poche la chambre noire de tous les possibles. Devant eux, nous, spectateurs, 80 témoins à peine, saisis par l’empoignade. Elle tresse les louanges de Thésée, la rouée, et c’est d’Hippolyte qu’elle parle. De cette tirade fameuse, Isabelle Caillat éprouve les méandres, dans la clarté d’un plaisir contagieux, celui d’un vers tisonné par le désir, jusqu’à cette césure fatale, cet instant où elle révèle son dessein. Frank Arnaudon, lui, riposte, et c’est un geyser. Le sursaut d’un lévrier blessé. Cette chasse est infernale. Des enfers justement Thésée revient. Il a la corpulence de Raoul Teuscher, une voix de parrain new-yorkais, celle d’un chef de gang blessé, cent fois recousu, chaque fois plus fort. Il croit ce que lui dicte l’inquiétude: c’est Hippolyte qui aurait fait le siège de Phèdre.

La beauté du spectacle, c’est l’alliage maîtrisé d’une parole irrésistible et d’un corps aspiré par l’action. Théramène (Georges Grbic) raconte à présent la mort d’Hippolyte, son char chaviré. Dans le lointain, Aricie (Rébecca Balestra) se dessine, comme une sentinelle sur un charnier. Raoul Teuscher est un mausolée à lui tout seul. Isabelle Caillat, elle, s’est figée, et dans son visage révulsé, c’est l’horreur de l’époque qui s’exprime. L’ordre classique est un leurre.

Dans Fragments d’un discours amoureux, Roland Barthes écrit, au chapitre l’Entretien: «Le langage est une peau: je frotte mon langage contre l’autre. C’est comme si j’avais des mots en guise de doigts, ou des doigts au bout de mes mots.» Aux Amis, les acteurs ont des griffes au bout des mots.

Phèdre, Théâtre des Amis, Carouge, jusqu’au 5 juin; loc. 022 342 28 74.

La beauté de la soirée, c’est l’alliage d’une parole irrésistible et d’un corps aspiré par l’action