Saga

Phénomène littéraire, Karl Ove Knausgaard raconte sa vie sans fard et sans filtre

L'auteur norvégien est devenu une sensation en dévoilant tout de lui et de son univers dans une autofiction de plus de 3000 pages. Retour sur une histoire à succès, à l’occasion de la publication du quatrième volet de sa saga en français

Quelle force magnétique peut bien nous pousser à dévorer des centaines de pages consacrées au récit d’une existence qui, somme toute, n’a rien d’extraordinaire? Peut-être que la réussite de «Mon Combat», la fresque autofictionnelle de Karl Ove Knausgaard, réside justement dans ce pari de la banalité qu’elle affiche en valeur universelle. Le Norvégien né en 1968 a en effet entrepris de raconter sa vie par le menu, de son enfance à ses 40 ans, dans des mémoires de plus de 3000 pages et échelonnés sur six volumes, dont le quatrième, «Aux Confins du monde», vient d’être traduit en français.

A la fois narrateur et sujet de son feuilleton, Knausgaard trouble d’emblée en voulant tout dire du monde à partir de lui-même, évitant du même coup les grandes interrogations, les remises en question, captif de l’immédiateté de son récit. L’ensemble est d’ailleurs porté par une écriture sans filtre, un flux brut qui n’évite ni les poncifs ni les digressions. Rédigeant jusqu’à vingt pages par jour pour créer son grand œuvre, l’auteur a même avoué ne s’être jamais relu.

Des proches cités 

Or cet empressement à embrasser tous les interdits est peut-être la clé de son succès. D’autant plus que les transgressions de Knausgaard ne se limitent pas au refus d’un style travaillé: elles s’étendent à l’exposition publique et intempestive de ses proches, pour beaucoup cités nommément dans ses livres. L’auteur ne cherche pas non plus à complexifier sa narration par une intrigue, ni n’introduit d’autre suspense que celui, invariable, des jours qui passent. Entre lui et son récit, il ne ménage aucune distance. Bien au contraire, Knausgaard se fait un devoir de poser un calque sur ses souvenirs, dont il redessine les moindres contours, renonçant à en effacer les ratures, les échecs, ou les moments les plus intimes.

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Le résultat est addictif. Car ce que propose l’auteur est un page turner d’un nouveau genre, nivelé par le bas, galvanisé par un insatiable besoin de se raconter. Plutôt que de recourir aux grosses ficelles des romans à rebondissements, Knausgaard réoriente la curiosité de son lecteur sur une surabondance de détails, donnant à assister au déploiement d’une vie au jour le jour. Un texte à hauteur d’homme, en somme, qui dit tout de son narrateur, de ses fulgurances et de ses ennuis, sans pour autant donner une impression de voyeurisme.

L’urgence presque naïve qui agite la plume de Knausgaard provoque davantage un effet de fascination, qui a valu à la série de devenir un véritable phénomène éditorial. Traduits dans 36 pays, les livres de sa saga se sont vendus à 600 000 exemplaires en Norvège – qui ne compte pourtant que 5 millions d’habitants –, où les volets de son «hexalogie» ont paru à intervalles de quelques mois entre 2009 et 2011. La France, quant à elle, se laisse entraîner par la vague avec à ce jour quelque 40 000 exemplaires vendus, un chiffre appelé à augmenter puisque les deux derniers opus de la série sont d’ores et déjà en cours de traduction.

Une vie de famille jetée en pâture

Comme point de départ de la série, la figure paternelle, à laquelle l’auteur consacre son premier volet. «La Mort d’un père» (2012) retrace ainsi les dernières années de cet homme froid et sévère, qui sombre dans l’alcool et inspire à son fils adulte de violents ressentiments. Le troisième tome, qui opère un retour en arrière pour se pencher sur l’enfance de l’auteur, revient une fois de plus sur l’autoritarisme de ce père dont le garçon cultive une peur bleue («Jeune Homme», 2016).

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Le Norvégien, qui n’hésite pas à recourir aux sauts temporels pour rythmer son récit, glisse entre ces deux volumes un opus dédié à la rencontre avec sa seconde femme, Linda («Un Homme amoureux», 2014). Comme à son père avant elle, il n’épargne rien: il décrit minutieusement les brusques changements d’humeur de sa compagne, la naissance de leurs trois enfants, leurs vacances ratées. Ainsi une dispute peut-elle s’étirer sur vingt pages, au moins autant pour une couche à changer ou un repas entre amis qui tire en longueur. Et ce qui surgit de ce vaste étalage de bagatelles sont les petits riens de la vie qui, mis bout à bout, font la matière des jours.

Oh, ceci est la balade du jeune de 16 ans dans un autocar, en train de penser à elle, l’unique, sans savoir que les sentiments iront s’émoussant et s’affaiblissant, et que la vie, si vaste et prodigieuse qu’elle soit à ce moment-là, ira inexorablement rapetissant pour atteindre une dimension praticable, quelque chose qui fait moins mal mais qui n’est plus aussi bon.

Quatrième volume paru en français à l’automne, «Aux Confins du monde» propose de nouveau un pas en arrière. On retrouve l’auteur tout juste sorti du collège, en route pour une île reculée du nord où il entreprend de travailler comme enseignant auprès d’adolescents à peine plus jeunes que lui. Bien décidé à profiter de ce nouvel isolement pour faire ses armes en tant qu’écrivain, le jeune homme se laisse pourtant dissiper par son obsession pour les filles et les beuveries — les deux distractions étant liées — et par son incapacité à conclure avec ses rares prétendantes. C’est un Knausgaard tourmenté par l’âge ingrat, arrogant et irritable que ce dernier volet met en scène. Il en ressort cependant du texte une impression de proximité avec l’auteur, tant les affres de l’adolescence s’y enchaînent avec une frénésie propre à cet âge-là.

Polémique en Norvège

En faisant de son passé un domaine public, Karl Ove Knausgaard a introduit le genre de l’autofiction en Norvège, pays du quant-à-soi. Si cet art de puiser son matériau littéraire au flux de sa propre existence a depuis longtemps gagné ses titres de noblesse en France — on pense notamment à Patrick Modiano ou à Annie Ernaux —, ce n’est pas le cas des territoires scandinaves, où Knausgaard avait d’ailleurs commencé par jouer la carte de l’écrivain classique. Autant dire que la publication de son hexalogie a eu l’effet d’une bombe, faisant aussitôt polémique. Non seulement par son style décomplexé, mais aussi par les révélations qu’elle contenait. Celles-ci n’ont pas manqué de défrayer la chronique, par exemple lorsque la première épouse, Tanje, a découvert les infidélités de son ex-mari en même temps que le reste du pays.

Le scandale comme plus-value

Pour autant, il est délicat de dire si le scandale faisait d’emblée partie des objectifs de la saga ou s’il n’en est que la plus-value. Bien que certains éléments plaident de manière accablante pour le calcul médiatique, à commencer par le choix du titre de la série: «Min Kamp» en norvégien, «Mon Combat» en français. La référence à Hitler est explicite, et son goût plus que douteux. Interrogé par Libération en 2012, Knausgaard s’est empressé d’éluder, parlant de faire «un doigt d’honneur au monde», ou encore en justifiant cet intitulé par sa bataille menée contre la tyrannie de son père.

On pourra taxer ce titre de maladresse. Après tout, les livres de Karl Ove Knausgaard en sont bourrés. Mais, aussi vrai qu’il est impossible d’être entièrement du côté de l’auteur, il est difficile de ne pas céder au charme de son écriture compulsive. Peut-être parce que son histoire, bien qu’ancrée dans un contexte norvégien, se fonde sur un mode narratif nouveau et inclusif, dans lequel chacun se retrouve. En se tendant un miroir, Knausgaard en tend un autre à son lecteur, qui se reconnaît dans les mille détails jetés en vrac sur la page. Un plaisir de lecture un brin égocentrique, certes, mais on aurait tort de s’en priver.


AutofictionKarl Ove Knausgaard, «Aux Confins du monde», traduction du norvégien par Marie-Noël Fiquet Denoël, 648 pages. 

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