Le deuxième et très attendu opus de «Blade Runner» sort ce mercredi en Suisse. D’un roman visionnaire et confus, écrit par Philip K.Dick, est sorti en 1982 une oœuvre cultissime, qui définit une esthétique novatrice en posant les bases du cyberpunk. Le Temps consacre plusieurs articles au film phénomène

Philip K. Dick a écrit 48 romans et 115 nouvelles. Une mine d’or pour le cinéma. Ridley Scott a montré le chemin avec Blade Runner. Ont suivi l’inepte Confessions d’un barjo et le spectaculaire Total Recall, de Paul Verhoeven avec Arnold Schwarzenegger. Et aussi Planète hurlante, une série B dans laquelle des mines antipersonnelles évolutives prennent des aspects toujours plus émouvants pour atteindre leurs victimes.

Il a fallu attendre le XXIe siècle, la dématérialisation de l’information et la prolifération des théories du complot pour que le cinéma fasse son beurre de Dick. Steven Spielberg ouvre le ban avec le brillant Minority Report: la police se base sur le don de précognition de trois mutants pour arrêter les criminels avant qu’ils n’aient enfreint la loi. Mais il arrive que les oracles divergent… Parmi les réussites, A Scanner Darkly, tourné en rotoscope par Richard Linklater, suit un agent des stups en mission d’infiltration dont les drogues ont liquéfié l’identité…

D’une nouvelle de quelques pages, l’industrie cinématographique extrapole des longs-métrages, tels le médiocre Next, une histoire de prescience n’ayant qu’un nom propre en commun avec le texte, Paycheck, un jeu de piste à travers les dédales d’une amnésie artificielle, ou L’Agence qui dévoile le travail des fonctionnaires dévolus aux rouages de la destinée…

Monde truqué

L’esprit de Dick est descendu sur Hollywood et l’imaginaire globalisé. Il n’est plus nécessaire d’emprunter l’argument d’un film à l’œuvre pour faire entendre la tonalité du grand romancier métaphysique. En témoignent Déjà vu (Tony Scott), une enquête susceptible de modifier le passé, Inception (Christopher Nolan), qui plonge dans les strates inférieures du rêve, Matrix (Wachowski Brothers), qui considère le libre arbitre comme une illusion, l’imbroglio quantique de Donnie Darko (Richard Kelly) ou l’immersion gigogne dans des jeux de rôle d’eXistenZ (David Cronenberg)… Quant à The Truman Show (Peter Weir), il plagie sans vergogne mais avec talent Le Temps désarticulé, remplaçant un simulacre par un autre. Dans sa jolie petite ville, Ragle Gumm résout tous les jours l’énigme du journal, sans savoir qu’il délivre en fait des codes permettant de contrer une agression extraterrestre; le film fait de Truman Burbank le héros malgré lui d’un show TV. Tous deux découvrent qu’ils vivent en deçà de la réalité, dans un monde truqué.

Emmanuel Carrère a consacré une biographie à Philip K. Dick (Je suis vivant et vous êtes morts) et réalisé La Moustache, dans lequel un moustachu provoque la désagrégation de son univers en se rasant. L’écrivain tire la morale: «On peut dire que nous vivons maintenant dans le monde de Dick, cette réalité virtuelle qui a été un jour une fiction, l’invention d’une espèce de gnostique sauvage, et qui est maintenant le réel, le seul réel.»