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Philip Roth à New York, septembre 2010.
© ERIC THAYER

Décès

Philip Roth, une œuvre colossale marquée par le malentendu

L’écrivain américain est décédé à l’âge de 85 ans, laissant de nombreux romans majeurs. L’hommage de la critique du «Monde» Josyane Savigneau, qui l’a bien connu

L’écrivain Philip Roth est mort à l’âge de 85 ans, ont annoncé mardi 22 mai plusieurs médias américains, dont le New York Times. L’annonce a été confirmée par son agent littéraire.

L’œuvre de Roth est marquée du signe du malentendu. Dès que le garçon né à Newark dans le New Jersey le 19 mars 1933 est devenu Philip Roth, écrivain brillant à son premier livre, il a été autant controversé qu’admiré.

Un parfum de scandale

Il avait 26 ans quand il a publié, en 1959, Goodbye Colombus, un recueil de nouvelles, qui a reçu le National Book Award, ce qui n’a pas empêché la polémique. Le New Yorker, qui avait tout de suite vu le talent de Roth, avait publié en avant-première une des nouvelles, «Défenseur de la foi». Tollé. Lettres de protestation contre ce «mauvais juif» qui n’aime pas sa communauté, désabonnements. Des rabbins évoquent dans leurs sermons «un juif antisémite». L’un d’eux va même jusqu’à demander qu’on réduise ce Roth au silence, précisant qu’au Moyen Age les juifs auraient su quoi faire de lui.

Dix ans et trois romans plus tard, Roth aggrave son cas. Portnoy et son complexe est un succès international. Succès de scandale; 420 000 exemplaires vendus aux Etats-Unis en trois semaines, des millions dans le monde. Alex Portnoy, 33 ans, en rupture avec sa famille juive de Newark – ville qui est un personnage à part entière de l’œuvre de Roth –, «a d’irrésistibles exigences sexuelles, souvent de tendance perverse»; et un goût excessif pour la masturbation.

Pour la communauté, Roth avait définitivement passé les bornes. Il faudra attendre l’année de ses 80 ans pour qu’on lui rende hommage, qu’on souligne «tout ce qu’il a apporté à la littérature américaine du XXe siècle» dans la plus grande synagogue de New York.

A propos de l’auteure de cet article: Josyane Savigneau raconte ses rencontres avec Philip Roth

Il refuse d’être étiqueté «auteur juif»

Entre-temps, il a reçu de nombreux prix – sauf le Nobel – et est entré de son vivant, comme avant lui Saul Bellow et Eudora Welty, dans la prestigieuse Library of America – un équivalent de la Pléiade française, mais réservée aux seuls auteurs américains. Et il vient d’entrer dans la Pléiade, avec un premier volume de ses œuvres, 1959-1980.

Lors de son entrée en Pléiade: Philip Roth ou le rire qui démasque les hypocrites

La contrevie (1986) n’a pas vraiment arrangé les choses, pas plus que les propos répétés de Roth, d’entretien en entretien, sur le fait que son «allégeance naturelle à Israël» était sans commune mesure avec son allégeance aux Etats-Unis.

Américain, en effet, il le proclame, refusant d’être étiqueté «auteur juif» tout en reconnaissant que la question des juifs, singulièrement des juifs nés comme lui aux Etats-Unis, qui n’ont pas subi la Shoah, est au cœur de son œuvre.

Newark, ce personnage

Newark et le quartier juif de son enfance sont merveilleusement présents dans l’un de ses livres les plus émouvants, qui n’est pas un roman: Patrimoine (1991), ou l’accompagnement de son père atteint d’une tumeur au cerveau inopérable.

Quand Roth conduit son père à l’hôpital, celui-ci, qui était agent d’assurances et connaissait tout le monde, revoit la ville comme elle était – alors qu’elle est devenue une sorte de ghetto, immeubles délabrés, avec chômage et drogue. Dans ce livre, il y a une scène terrible. Le père s’est sali, a mis de la merde partout et s’en trouve profondément humilié. On a souvent demandé à Roth s’il fallait raconter ça, s’il fallait décrire le minutieux nettoyage de la pièce auquel le fils s’est livré. «Je n’avais jamais rien fait de semblable, a-t-il répondu dans un entretien filmé, et cela a créé une immense intimité avec mon père. Certains lecteurs ont probablement pensé que je n’aurais pas dû le raconter. Mais ce n’était pas dans mon tempérament de le cacher. Patrimoine est un chapitre de ma vie. Je n’ai jamais écrit ainsi, ni avant ni après.»

Lors de la parution d’un Quarto: Quand Philip Roth règle ses comptes avec l’Amérique

Thème du double

Après cet hommage au père, Roth a entrepris la rédaction d’un livre qui est, avec Le Théâtre de Sabbath (1995), un de ses chefs-d’œuvre, Opération Shylock (1993). Il avait alors subi un pontage coronarien qui lui avait rendu la santé. Il avait surmonté les troubles dus à la prise d’un médicament, l’Halcion. Il était au mieux de son énergie intellectuelle. Au point de pousser le thème du double et la réflexion sur l’identité à son paroxysme, en créant un double qui ne s’appelle plus Zuckerman, Tarnopol ou Kepesh, mais… Philip Roth.

Lui qui voulait, comme il l’a dit à propos de Kafka, «imposer sa fiction à l’expérience» plutôt que «traduire son expérience en fiction» et approcher «cette indicible vérité», y est parvenu. Le faux Roth est en Israël où il prêche le «diasporisme», le retour des juifs vers l’Europe. Philip Roth va en Israël pour le démasquer. C’est irrésistible de drôlerie et d’ironie, un roman multiple, un labyrinthe, un roman d’espionnage, un thriller politique, une réflexion sur la judéité.

Et voilà un autre chef-d’œuvre

Après un tel exploit, on ne s’attendait pas à un autre chef-d’œuvre. Il est pourtant arrivé deux ans plus tard, avec Le Théâtre de Sabbath, le livre, dit Roth, «où je me suis senti le plus libre». Quand on lui demande quels sont ses romans préférés, il répond: «Le Théâtre de Sabbath parce que beaucoup de gens l’ont détesté, et Pastorale américaine, parce que beaucoup de gens l’ont aimé.»

La critique, surtout américaine, a détesté ce Mickey Sabbath, l’enfant blessé dont le frère a été tué pendant la Seconde Guerre mondiale, le marionnettiste qui a eu le malheur de voir ses doigts déformés par l’arthrose, l’amant qui honore la femme qu’il a aimée en allant pisser sur sa tombe. Pourtant, cette femme, Drenka, est l’un des plus beaux personnages féminins de Roth, qui possède un sens de la liberté assez rare.

Ensuite, Roth l’Américain a en effet donné une trilogie américaine, Pastorale américaine (1997) – le premier livre de Roth qui s’est bien vendu en France, en 1999 –, J’ai épousé un communiste (1998) et La tache (2000), prix Médicis étranger et très gros succès en France en 2002. A cette trilogie on peut ajouter Le complot contre l’Amérique (2004), que le public américain et les critiques ont aimé. Roth est resté de nombreuses semaines sur la liste des best-sellers du New York Times, ce qui ne lui était pas arrivé depuis longtemps.

Un propos décapant

La tache, à la fois subtil et brutal, est le plus complexe, riche de personnages comme seul Roth peut les imaginer, avec de nouveau un beau personnage de femme, Faunia. Lui qui, au début des années 1990, se moquait de ceux qui craignaient le «politiquement correct», disant que ça ne concernait que quelques universités marginales, faisait soudain un roman dont le héros, Coleman Silk, était victime de ce politiquement correct.

Déjà mal vu parce qu’il enseignait Euripide, qui donnerait une image dégradante des femmes, il était exclu de l’université pour avoir traité deux étudiants ne venant jamais à ses cours de «spooks» – fantômes. Malheureusement pour lui, ces étudiants étaient Noirs et ce terme avait souvent été utilisé de manière dépréciative à propos des Noirs. Mais Silk a aussi un secret qui est au cœur du roman. Noir de couleur claire, il se fait passer pour Blanc et juif. La tache est donc aussi un grand livre sur le secret des vies.

Un grand roman sur la peur

Après Le complot contre l’Amérique, grand roman sur la peur – Roth imagine que Lindbergh, d’extrême droite, est devenu président des Etats-Unis, plutôt que Franklin Roosevelt, opposé à l’Allemagne nazie –, les livres de Roth, à partir de 2006, s’interrogent sur la maladie, les défaillances du corps, la fin.

Il a dit vouloir réunir sous le titre de Némésis «quatre livres brefs», Un homme (2006), Indignation (2008), Le rabaissement (2009) et Némésis (2010). Mais, entre Un homme et Indignation, il y a le dernier long roman de Roth, en 2007, Exit le fantôme, peut-être son dernier grand livre, qui clôt le cycle de Zuckerman commencé avec L’écrivain fantôme (1979).

A ce sujet: «Némésis» de Philip Roth

Zuckerman, qui s’était éloigné de New York, y revient pour soigner les séquelles de son cancer de la prostate, ce qui vaut au lecteur un très bel hommage à la ville, à son énergie. Et aussi des propos décapants sur la «frénésie biographique» et sur la manière dont les journalistes traitent, ou plutôt maltraitent, la littérature.

Qu’est devenu, après 2010, l’écrivain? Il a décidé de «se libérer», citant le boxeur de son enfance, Joe Louis, qui avait quitté le ring invaincu: «J’ai fait du mieux que j’ai pu avec ce que j’avais.»

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