Rencontre

Philippa de Roten: cheffe de bande à la RTS

L'ancienne journaliste devient ce vendredi directrice des programmes «Société et Culture». Sous son aile, près de 430 collaborateurs. Cette enjouée se projette dans le futur, à l'ombre de la grande tour

Rue des Bains à Genève, la vie coule de source. C’est là que Philippa de Roten vous donne rendez-vous, l’autre matin, sur une terrasse de bistrot, à dix bonds de la grande maison de verre où loge la RTS, à un virage aussi de l’immeuble où cette demoiselle de Sion pose sa valise un jour de 1986. Philippa de Roten vous attend là où elle a pris son élan, bohème se rappelle un ami, terrienne pourtant, dans cet appartement où on complote alors entre copines.

Cet été 1986, Philippa n’a que 18 ans, mais elle a déjà fait le deuil d’une carrière d’actrice, elle étudiera les sciences politiques. Seule certitude: elle n’épousera pas un hobereau comme le voulait jadis la coutume chez les de Roten, cette famille où on est parfois évêque, souvent député, cette tribu aussi qui a fait de l’alpage son apanage, des chalets haut perchés ses thébaïdes, d’une tour à Rarogne son berceau. On lui aurait prédit à l’époque qu’elle prendrait de l’altitude, tout en haut du donjon de la RTS, qu’elle serait un jour directrice des programmes Société et Culture, qu’elle aurait 430 personnes sous ses ordres, elle vous aurait envoyé un baiser du bout des doigts, avec un sourire croquant de vacances romaines. «Non mais, il ne faut pas pousser quand même…»

Le bagout de celle qui a bachoté sa matière

Rue des bains, Philippa de Roten redevient soudain étudiante: elle a le bagout de celle qui a bachoté sa matière et qui a hâte de passer le grand oral, avant ce 1er juillet où elle entrera officiellement en scène. «A Lausanne, devant l’ensemble des collaborateurs, elle était émue, ça changeait du langage technocratique de certains», raconte un témoin. Mais que leur a-t-elle dit?

«Suite à la convergence entre les radios et la télévision, Gilles Pache, mon prédécesseur avait hérité d’un domaine très important. Gilles Marchand l’a repensé. Il y a d’un côté le département «Stratégie et Programmation» sous la responsabilité de Thierry Zweifel. C’est ce département qui définit les attentes du public. De l’autre côté, il y a nous, le département «Société et Culture»: il nous revient de fabriquer les contenus selon la commande du département Stratégie et Programmation.»

Des chantiers en cascade

Pas de révolution à attendre dans l’immédiat. Mais des chantiers en cascade. «En prime time, il y aura toujours les grands magazines comme Temps présent ou Passe-moi les jumelles. Mais je les encouragerai à développer de nouveaux formats, sur le Web, pour capter les jeunes notamment. Les deuxième et troisième parties de rideau sont aussi un enjeu important. Je voudrais que le mardi soir soit consacré aux savoirs au sens large. Le jeudi restera dévolu à la culture avec La Puce à l’oreille. La formule sera revivifiée, ses contenus seront davantage encore déployés sur notre site RTS Culture.»

Car le futur de la RTS passe par là: par des appels d’air d’un support à l’autre. Ecoutez-la. Elle s’emballe à propos de L’Entrevue de la mort qui tue, cette formule développée par la journaliste Christine Gonzalez. «Elle a utilisé des archives d’interviews de Jean-Paul Sartre qu’elle a montées comme s’il répondait à des questions d’aujourd’hui. Ça a cartonné sur les réseaux. C’est par ce genre d’objet qu’on peut amener des auditeurs à s’intéresser à une émission d’une heure sur Espace 2.» Vue de l’esprit? «Pas sûr, commente un haut cadre de la RTS. Elle a toujours eu le souci d’ouvrir la culture, ouvrir est d’ailleurs son maître mot.»

Un air de fête qui ferait oublier qu’elle tient parfois la rapière

Philippa de Roten a des éclats de rire qui sont ses quartiers de noblesse. Un air de fête qui ferait oublier qu’elle tient parfois la rapière. «C’est une chef de bande, qui ne s’embarrasse pas de discours, raconte un collaborateur. Elle décide vite et dit les choses franco quand elle n’est pas contente. Comme rédactrice en chef adjointe de la rédaction Culture, elle a toujours défendu l’idée qu’il n’y avait pas de mauvais sujets, mais que des mauvais traitements, que la culture était capable d’intéresser le plus grand nombre.»

Aurait-elle l’obsession des échelons? «C’est une ambitieuse d’opportunité, poursuit ce même collègue. Elle a une ambition pour le média et les gens». Mais cette réussite sociale ne relève-t-elle pas de l’impératif catégorique familial? Jean-Romain de Roten, le père, n’avait-il pas des ambitions pour sa fille? «Mes parents ont eu trois filles, pas de garçon, ce qui faisait le désespoir de mon grand-père Hildebrand. Nous avons reçu une éducation stricte, mais nous avons appris l’indépendance. Mon père ne nous a rien imposé.»

Enfant, elle veut être danseuse

D’où vient cette énergie que même ses détracteurs lui reconnaissent? Appelons cela le don de l’élan. Enfant, elle veut être danseuse. Elle prend des cours de danse classique chez Jacqueline Riesen, à Sion. Le théâtre lui donne des ailes. Elle est bientôt admise dans la troupe de Jacques de Torrenté et de Catherine Sumi, Les Tréteaux de Malacuria. Elle a droit même à un premier rôle, «mais mon père n’est jamais venu me voir.»

Elan, encore. A Genève «la rouge», comme la stigmatise son grand-père Hildebrand, elle «tombe amoureuse raide dingue» du métier de journaliste. «J’ai fait un stage à Radio-Lac. Puis je suis entrée au Journal de Genève et j’ai suivi au Temps. La RTS cherchait quelqu’un pour animer une émission de musique et de danse, Cadence. J’ai passé l’audition en toute décontraction en pensant que ce n’était pas pour moi.» Cadence lui porte chance. Plus tard, elle présentera le téléjournal de 12h45.

Solide, attentive aux siens

«Philippa, qu’est-ce qui vous fait rire?» «Mon père qui est un original. Les deux Vincent, Kuchol et Veillon. Mais aussi Catherine et Liliane dans Le Petit journal de Canal Plus. J’adore ces femmes qui sont jouées par des garçons, je suis fascinée par la thématique du trans-genre. Toutes les questions identitaires me touchent.»

Cette enjouée est une première de cordée. Solide, attentive aux siens, à ses deux fils en particulier, Mathieu et Auguste. Son refuge? Tout un poème: une cabane de chasseur dans la vallée de Tourtemagne, héritage d’Hildebrand. Si la RTS lui laisse un peu de temps cet été, elle rêvera sur la correspondance de Corinna Bille et de Maurice Chappaz qu’elle vient d’acheter. Hildebrand aurait applaudi cette Philippa qui d’une tour, fût-elle en plaine, fait une sorte d’aventure. Rue des bains, son rire vous emporte.


Profil

1968: Elle naît à Sion le 5 janvier.

1995: Son premier fils, Matthieu, voit le jour.

1997: Journaliste au «Journal de Genève», elle anime l’émission Cadence.

2001: Elle présente le téléjournal de 12h45 à partir de septembre. 

2011: Elle est nommée rédactrice en chef adjointe de la rédaction Culture de la RTS.

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