Philippe Bischof se qualifie volontiers d’optimiste. «Mais bon, je ne suis quand même pas d’un optimisme naïf», soulignait-il en septembre dernier, lors de son son passage à Lausanne à l’occasion de la cérémonie de remise des prix et bourses Leenaards. A cette époque qui semble déjà lointaine, les lieux de culture se réjouissaient de retrouver leur public, après un été difficile. Pour le directeur de Pro Helvetia, fondation œuvrant au soutien et à la diffusion de l’art et de la culture suisses, et possédant plusieurs antennes à travers le monde, il était temps de tirer un premier bilan du semi-confinement printanier.

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«Comment va-t-on terminer l’année 2020? Je ne le sais pas», nous confiait-il en disant son admiration face un écosystème qui, malgré des inégalités structurelles et financières entre les domaines, fait preuve de beaucoup de résilience et d’une formidable capacité d’adaptation. Mais voici que quelques semaines plus tard, les milieux culturels subissent une nouvelle fermeture des lieux de création et de spectacle qui les coupe dans leur élan et une relance qui s’amorçait doucement.

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Cet automne, la Suisse romande, où la seconde vague de Covid-19 est plus forte qu’ailleurs, s’est en outre montrée plus sévère et restrictive que les mesures mises en place par la Confédération, qui n’a pas réactivé l’état de situation extraordinaire afin de laisser une plus grande marge de manœuvre aux cantons. Retour au télétravail oblige, c’est cette fois par vidéo interposée que l’on retrouve Philippe Bischof, forcément préoccupé par les appels à des aides urgentes qui émanent des institutions et artistes.

Le Temps: Quel est, en tant que directeur de Pro Helvetia, le message que vous voudriez faire passer aux institutions et acteurs culturels qui, à l’heure de cette cruelle deuxième fermeture, craignent pour leur avenir?

Philippe Bischof: Avant tout, nous sommes conscients des préoccupations et problèmes rencontrés par l’ensemble du milieu artistique. Les espaces culturels ont énormément investi dans les mesures de protection et dans l’adaptation de leurs formats, avec succès au vu du public qui était de retour. Puis soudainement, cet élan tangible est de nouveau coupé. A cela s’ajoute le facteur psychologique, ce mélange de motivation permanente et de frustrations croissantes. Ils ont fait tout ce qui était en leur pouvoir, mais cela n’a pas suffi. Il est donc important de ne pas nier ou minimiser les craintes et de souligner le fait que nous essayons de prendre des mesures, avec aujourd’hui cette prise de conscience que la situation diffère d’un canton à l’autre. Il faut aussi rappeler que la Confédération a mis en place des mesures et que la loi Covid met, jusqu’à la fin de l’année 2021, des moyens à disposition. Du coté de Pro Helvetia, tant lors de la première vague de la crise qu’actuellement, nous essayons d’adapter au mieux nos mesures de manière à aider, soutenir et encourager les milieux culturels.

Les frustrations que vous évoquez sont d’autant plus fortes qu’aucun lieu de culture n’a été un foyer de contamination, que les mesures de protection mises en place ont fonctionné…

Si je partage ce constat, je suis aussi conscient que les autorités doivent aujourd’hui inciter la population à limiter ses déplacements. Ces derniers temps, j’ai fréquenté plusieurs salles et théâtres zurichois, où les spectacles jusqu’à 50 spectateurs sont encore autorisés. J’y ai croisé des spectateurs qui venaient de loin, ce qui est d’un côté une excellente nouvelle; mais en même temps, cela veut dire que des gens continuent de voyager, et cela engendre des risques. La crise sanitaire est pire qu’au printemps, et plus encore à Genève ou en Valais, mais en effet les mesures punissent aussi ceux qui n’ont pas contribué à la détérioration de la situation. Je le redis: notre message est que nous sommes à l’écoute des acteurs culturels et que nous entendons leur frustration. Je suis à ce titre très content que le conseiller fédéral Alain Berset ait convoqué une réunion avec les grandes faîtières de la culture ces prochains jours.

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Les milieux culturels sont souvent désunis lorsqu’il s’agit de tirer à la même corde pour se faire entendre. Est-ce que la crise va permettre une plus grande unité entre des domaines parfois éparpillés, à l’image de cette réunion commune prévue ce lundi?

L’OFC [Office fédéral de la culture, ndlr] et Pro Helvetia participeront également à cette rencontre. En effet, je vois un changement de positionnement commun extrêmement positif, et je remercie à ce titre les personnes qui ont beaucoup investi pour réunir les milieux. Cela fait longtemps que je suis dans la culture et je n’ai jamais vécu une situation où les faîtières étaient aussi coordonnées, également sur un plan suprarégional, entre la Suisse romande et la Suisse alémanique. Il y a quelque chose qui se passe et c’est cette énergie qu’il faudra garder une fois la crise du covid passée. Il faudra continuer à collaborer, d’autant plus si l’on veut avoir une influence sur des questions comme la sécurité sociale des artistes, qu’il faut urgemment améliorer. Si des petites batailles ont logiquement toujours lieu en coulisses, lorsqu’il s’agit de communiquer vers l’extérieur, le monde culturel semble être enfin uni, et c’est très positif.

Qu’attendez-vous, concrètement, de la rencontre avec Alain Berset? Car on imagine que tous les participants voudront parler de l’année 2021 qui arrive et s’annonce, en tout cas au premier semestre, encore compliquée…

Le plus important, c’est d’abord le signal que le ministre de la Culture recevra des faîtières. Avec l’OFC, nous serons à l’écoute des représentants, mais également ouverts à leurs critiques. Comme vous le soulignez, il est important d’envisager les impacts pour 2021, et même aussi 2022. Au-delà de discuter des mesures visant à atténuer l’impact économique, entendre comment les milieux culturels se préparent pour les deux années à venir sera nécessaire. Il nous faudra alors réfléchir à ce que nous pouvons faire pour les aider. La Confédération peut donner le signal fort que, malgré les incertitudes ambiantes, nous sommes là pour accompagner et soutenir la culture et chercher des solutions ensemble.

Au printemps, vous aviez mis sur pied l’appel à projets Close Distance, qui a extrêmement bien fonctionné. Etes-vous en train de réfléchir à de nouveaux concepts adaptés à la situation, notamment pour le début de l’année 2021, qui sera encore très difficile?

A l’image des milieux culturels, qui ont dû s’adapter face à cette crise, les organes de financement et de soutien, qu’il s’agisse de fondations ou des services publics, doivent également se montrer flexibles. Par exemple, nous venons justement de lancer, via le département danse et théâtre, un appel à candidatures pour des bourses de recherche dans le domaine des arts de la scène. De manière générale, nous aimerions dans les mois à venir, à travers nos soutiens, permettre aux artistes de continuer à développer leurs pratiques et faire de la recherche, afin que les gens ne restent pas chacun de leur côté. Au sein de Pro Helvetia, en matière d’encouragement, nous réfléchissons sur des mesures adaptées à trois niveaux. Du côté de la création et de la recherche, il faut essayer d’élargir les mesures régulières afin d’offrir de nouvelles possibilités; il faut ensuite absolument penser au public et aux liens entre créateurs et spectateurs, en gardant à l’esprit les solutions proposées par le numérique; et troisièmement, il faut réfléchir, à une époque où on ne peut plus voyager, aux collaborations et au réseautage international. A partir de ces trois grandes lignes directrices, un groupe de travail interne réfléchit actuellement sur les adaptations que l’on pourra rapidement mettre en place.

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Le mandat de Pro Helvetia prévoit le soutien et la diffusion de la culture. Faudrait-il, en ces temps de crise, renforcer le soutien au détriment de la diffusion?

Ce serait difficilement défendable de ne pas utiliser temporairement – et dans le cadre légal – les moyens mis à disposition pour la diffusion au profit de la création et la transformation, afin d’aider les acteurs culturels à préparer l’avenir. En attendant que les choses se rééquilibrent, espérons-le l’année prochaine, il faut dès lors investir les trois points que j’ai cités plus haut. Il faut aussi encourager ce qu’on appelle la transformation, même si cela semble facile à dire. Malgré une pression énorme sur les acteurs et les institutions, il s’agit d’inviter les différents domaines à adapter leurs formats et à en tester de nouveaux, avec le risque que cela ne fonctionne parfois pas. Ce que j’espère surtout, c’est qu’on puisse traiter les différentes situations avec une certaine souplesse, qu’on ne soit pas trop dur lorsqu’il s’agira de définir les succès et les échecs. Si on retrouve le goût de l’expérimentation, qui est quand même à la base de la création, on pourrait aller vers quelque chose de positif. En tant que structure d’encouragement à la culture, nous avons l’obligation de stimuler la prise de risques, mais également de l’encadrer au mieux.

Comme vous le dites, inciter à la transformation, c’est plus facile à dire qu’à faire. Alain Berset, dans une lettre ouverte publiée par «Le Temps», a écrit ceci: «Vous qui faites vivre la culture, je vous encourage à innover.» Mais on sait bien que les différents artistes, pratiques et institutions n’ont pas la même souplesse leur permettant de se réinventer en quelques mois…

L’appel à l’innovation est important. Mais il y a le risque de faire des raccourcis et de ne plus considérer les spécificités de chacun. Or nous nous devons de prendre en compte ces spécificités. Prenons comme exemple le Théâtre de Vidy, qui part beaucoup en tournée avec ses productions. Sa situation est très différente de celle de l’Arsenic, ou de la Comédie et du Grütli à Genève. Il faut donc trouver des solutions qui conviennent au mieux aux différentes structures et situations. Avec les premières mesures d’aide, on espérait au printemps tout couvrir. Mais aujourd’hui, on voit bien que l’écosystème de la culture est tellement complexe qu’il est impossible de faire des généralités. Dans une telle crise, nous apprenons tous, à chaque instant. Et il ne faut pas oublier ceci: pour se réinventer, il faut du recul, du calme. Le devoir qu’ont les milieux de la politique culturelle et de la promotion, c’est d’être là et d’entendre les revendications. Puis, dans un deuxième temps, il faut parler des possibilités de se réinventer. Et c’est difficile de le faire quand on lutte en même temps pour sa survie, alors qu’idéalement ça devrait rester un plaisir. Alors oui, il faut se transformer, mais il faut aussi avoir du recul. Et le recul passe par du soutien et de l’argent.

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Vous mentionnez Vidy, qui fonctionne en partie grâce aux tournées. Or on se doute que l’année prochaine, beaucoup de grands festivals pourraient ne pas avoir lieu, comme celui d’Avignon, si important pour la francophonie. Sans parler du domaine des musiques actuelles. Y a-t-il un risque de manque de visibilité pour la créativité suisse? Car on sait à quel point le rayonnement à l’étranger est nécessaire…

Ce risque existe en effet, mais il concerne tous les pays, toutes les cultures. Si les compagnies suisses ne tournent pas, cela veut dire que les compagnies françaises et allemandes ne tourneront pas non plus. Et le jour où le marché international reprendra, il sera peut-être différent. On entend de plus en plus de directrices et directeurs qui disent qu’on ne retrouvera pas le modèle d’avant la crise. Et sur ce point, je suis curieux de voir ce qui changera. Je citerais l’exemple de la Foire du livre de Francfort, qui a été reportée, annulée, puis en partie numérisée. Ils ont déjà clairement annoncé que le modèle d’après le coronavirus ne sera pas celui d’avant. Certains le regrettent, mais moi, je suis plutôt curieux de voir ce que cela va donner. Et dans le cas où la culture suisse perdrait un peu de visibilité à l’étranger, il faut aussi se rende compte qu’en comparaison d’autres pays, où les mesures étatiques et les subventions sont moins stables, nous sommes encore très privilégiés.

Mais on sait que pour les indépendants, qui sont au seuil d’une grande précarisation, l’avenir sera extrêmement difficile sans une prolongation des délais-cadres en ce qui concerne les allocations chômage et perte de gain…

Pour les indépendants et les bénéficiaires de contrats à durée déterminée, c’est évident qu’il y aura des problèmes s’ils n’ont pas droit au chômage à temps partiel. Or on sait que, dans la culture, beaucoup de travailleurs n’ont pas de contrat fixe. La précarité des artistes et créateurs indépendants est un réel problème et il faut vraiment en faire un enjeu politique, une priorité pour les années à venir.

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L’adoption en septembre par le parlement du nouveau Message culture était au moins un signal rassurant: à droite comme à gauche, les milieux politiques semblent avoir pleinement pris conscience de l’importance de la culture et de la nécessité de la soutenir…

Mon expérience personnelle, dans les commissions où j’ai eu la chance de siéger, que cela soit dans la mise en place du Message culture ou de la loi covid, m’a donné cette impression. Au final, même si tout le monde n’était pas toujours d’accord, la manière dont on a parlé de culture était constructive et très respectueuse. Mais après, on en revient à cette question importante: qu’est-ce que la culture et de quelle culture parle-t-on? Et là, il y a encore un grand travail à faire; nous devons tous encore mieux communiquer autour de la complexité du monde culturel suisse, de toutes les professions et modèles qui en font partie, et surtout du rôle de la culture sur un plan économique et social.

Vous soutenez l’idée d’une culture non pas quantitative, mais qualitative. L’offre est en Suisse vaste et diversifiée, mais en matière de politique culturelle, faudrait-il, afin de mieux distribuer les soutiens, déterminer à quels publics s’adressent quels projets et structures?

Le souci du public est primordial. Et je ne dis pas là qu’il faut uniquement regarder les chiffres et soutenir les projets qui ont le plus d’audience. La culture est pour moi un service nécessaire dans une démocratie. Elle permet à une société de se développer, elle ouvre des espaces communs. L’idée de lien entre les gens, les générations et les populations est importante. Et dorénavant, on sait que, même lorsque les institutions sont fermées temporairement, la culture ne l’est pas; les artistes savent comment garder le lien, plusieurs initiatives l’ont montré. C’est important de dire que la culture ne s’arrête jamais, que les créateurs sont là, aussi en coulisses.

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Lors de votre arrivée à la tête de Pro Helvetia il y a trois ans, vous avez d’ailleurs développé l’idée de la culture comme «chaîne d’impact»…

Cela permet de parler des impacts sociaux, économiques et politiques, des publics visés, des petites et grandes structures impliquées. La culture est toujours un investissement et nous devrions en faire un meilleur usage, au profit des acteurs et du public. J’ai remarqué qu’on oppose encore trop volontiers grande culture et culture de niche; mais c’est toujours des professionnels qui s’investissent. On entend parfois ceci: «Je suis allé dans une cave pour un concert, il y avait 30 personnes, c’était expérimental et génial.» Là, on parle d’une niche. Mais aujourd’hui, grâce à internet et aux possibilités de diffusion numérique, on voit à travers diverses expériences que des offres de niche peuvent avoir un public bien plus large. Nous avons dorénavant l’opportunité de mieux communiquer et diffuser, d’amener des offres à des gens dont on était persuadé qu’ils ne seraient pas intéressés, et de changer la définition de niche. C’est très positif, pour autant qu’il y ait du soutien. On se doit de tester de nouveaux partenariats et de nouveaux publics. Je suis persuadé que ce qu’on vit maintenant peut profondément transformer le milieu.

Depuis quelques jours, on parle de l’arrivée d’un vaccin. Si cela s’ajoute à des mesures solides, on peut sereinement espérer un retour à la normale d’ici à la fin de 2021…

Lorsque l’efficacité de ce vaccin sera vraiment confirmée, ce sera en effet une excellente nouvelle. A partir de ce jour, on pourra alors parler d’un retour à la normale. Mais je dois vous avouer que j’ai un problème avec ce terme: c’est quoi, normal? Honnêtement, j’espère que le monde d’après sera différent, que nous aurons pu tirer des apprentissages et mettre en évidence des éléments positifs, comme la chance de se transformer et d’aller vers plus d’égalité, par exemple, de mieux discuter de modèles alternatifs. Il nous faut construire le futur différemment.

En tant qu’amateur de culture, comment avez-vous personnellement vécu cette année difficile?

Je dois dire que j’ai un peu perdu la notion du temps; j’ai l’impression d’avoir été sous une vague permanente. L’expérience aura été intéressante, mais pas facile. Il y aura eu deux phases: d’abord le choc violent, puis une euphorie à comprendre que c’était le moment de foncer et de proposer des choses, de résister. Cet été, on a pu souffler, avant le nouveau choc de cet automne, cette nouvelle déstabilisation, ces frustrations et cette angoisse. Mais personnellement, je n’ai heureusement pas été en manque de culture. Pas seulement à cause de mon travail, mais surtout parce que j’ai beaucoup lu, beaucoup écouté de musique. Ce qui m’a vraiment manqué, ce sont par contre les instants de partage, les premières, les fêtes après les premières, les dernières, ces moments communs où, dans les lieux culturels, on fait des rencontres inattendues. Il y a des amis que j’aimerais revoir depuis le mois de mars, et j’attends toujours… Ça, c’est le plus difficile. C’est la preuve que nous ne sommes pas que des individus. Nous sommes là pour construire une société ensemble.