Debout. La gratitude au théâtre s'exprime à la verticale. Philippe Caubère quitte la scène à l'instant. Il tire une carriole en bois enfantine. Il porte un châle écossais de bourgeoise. Il incarne Claudine la Marseillaise, sa propre mère, Claudine qui a des chaleurs devant de Gaulle à la télévision, Claudine que l'acteur ressuscite depuis vingt-cinq ans partout en France devant des foules amoureuses. Pendant trois heures et demie, il a endossé les rôles de son enfance, il a été Ferdinand (son double) qui pollue les culottes de sa maman, Johnny Halliday (déjà l'idole des jeunes), François Mauriac, Marie-Rose la gouvernante etc. Et là, il s'éclipse. Au Forum de Meyrin, il y a des larmes, des vivats, des admirateurs sans voix.

Philippe Caubère, 55 ans, est unique. Alors, oui, il a la verve d'un Fabrice Luchini. Mais la démesure en plus. Alors, oui encore, il a l'aura d'un Francis Huster, qui fut comme lui le fils théâtral de Gérard Philipe. Mais lui a la Provence au bout de la langue, une innocence cavalière à la Peter Pan qui le distingue, une jeunesse de corps qui est son privilège. Il a des audaces surtout qu'aucun comédien ne s'autorise: il se raconte, lui et les siens, son âge d'or et ses déchéances, en gestes d'une folle amplitude. Exemple: c'est à l'horizontale et jambes en V qu'il ouvre Claudine ou l'éducation. Il pousse: c'est maman qui accouche de Ferdinand en jurant: «Putain d'Adèle, il va sortir, ce morpion!» Le théâtre qui sort du ventre de la mère.

Le théâtre comme langue maternelle? Oui. Mieux, une saga dont Ferdinand est le héros, six épisodes qui embrassent la France des années 50 à 70, Mai 68, la guerre des clans, maoïstes ou trotskistes, Jean Vilar humilié à Avignon, les pères châtrés etc. Dix-huit heures d'ardeur découpées en six chapitres autonomes - il en reste cinq à découvrir à Meyrin.

Mais comment est-il, Philippe Caubère, quand il n'est pas Claudine et Ferdinand? L'autre soir, après le spectacle, il avait la lassitude électrique d'après l'effort. Une buée sur le bleu des yeux. Il est ailleurs. Il se rappelle ces années 70 où il découvre la joie au Théâtre du Soleil, avec Ariane Mnouchkine, la grande sœur, qui ravive l'espérance révolutionnaire dans 1789. Il évoque Molière qu'il incarne au cinéma à 27 ans, devant les caméras d'Ariane, ce Molière éreinté à Cannes.

Son panache en impose. Il pourrait en faire commerce. «Mais je ne voulais être ni une star ni un metteur en scène à la mode. Il fallait que j'invente mon destin. J'avais été ébloui par La Recherche du temps perdu. Je voulais faire une commedia dell'arte intérieure. J'ai écrit. Cela ne donnait rien. J'ai improvisé des épisodes de ma vie devant mes amis Jean-Pierre Tailhade et Clémence Massart. Un jour, Jean-Pierre m'a dit: «C'est ça, ton spectacle!»

Le paradoxe Caubère est là. Le jeune communiste qui honnit les traîtres socialistes, l'homme qui continue aujourd'hui de voter à l'extrême gauche - mais qui a dit «oui» à l'Europe, «seule manière de lutter contre l'Amérique» - choisit au théâtre le parti de l'intimité. Il engage son histoire de fils de bourgeois gaullistes hantés par Pétain et la collaboration. Et il devient «un document historique». Une époque saisie par le petit bout, le seul qui permet de pénétrer l'Histoire. «Je m'identifie à chaque personnage, j'entre dans leur logique. Je suis au cœur des ambiguïtés des hommes.»

Et Claudine, alors, qu'a-t-elle pensé de son Philippe qui la bombarde héroïne? «Mais elle est morte, en 1977, pendant le tournage de Molière. Si elle avait vécu, je n'aurais jamais osé faire ce spectacle.» A l'origine de cette folie, un deuil. Un amour qui chaque soir s'actualise. «A 30 ans, quand j'ai commencé, j'étais encore le fils de Claudine. Aujourd'hui, j'ai l'impression que je pourrais être son amant ou son père.»

Philippe Caubère et sa fougue à la Peter Pan n'échappent pas au crocodile et à son tic-tac. «Jouer Claudine, c'est rester dans l'enfance. Je n'ai jamais voulu être adulte. Je n'ai pas d'enfant. Je suis mon propre enfant. Aujourd'hui, pourtant, je suis en train de guérir de ma jeunesse.» L'acteur rêve de se remettre à écrire dans sa maison provençale. De jouer les durs au cinéma - il vient de tourner Truands de Frédéric Schoendoerffer. L'amateur de corrida réclame de nouvelles arènes. Son Ferdinand manquera beaucoup.

L'Homme qui danse, un nouvel épisode chaque soir (3h30), Forum de Meyrin (GE), 1, place des Cinq-Continents, jusqu'au 12 avril (loc. 022/989 34 00).