Peinture

Philippe Cognée floute le réel pour le retrouver

La rétrospective de l’artiste rend hommage à un art d’une belle puissance. A voir à Grenoble jusqu’au 3 février ou ce printemps à Dôle

A l’entrée de l’exposition, une peinture à l’acrylique rappelle qu’il y a eu un autre Philippe Cognée. Elle a pour titre L’Explorateur (1984), et l’on peut voir, dans son sujet autant que dans sa manière, une évocation de la jeunesse béninoise de l’artiste, né à Nantes en 1957. Et puis il y a tout le reste des salles, soit une rétrospective d’une centaine d’œuvres depuis le début des années 90, qui offre aux visiteurs l’occasion d’une véritable expérience perceptive. Les sujets s’y dérobent en effet pour laisser la place à leur représentation. Tout est là, la chaise en plastique, la baignoire, le paysage vu du train, la foule, l’immeuble, la table du repas, la carcasse de viande, ou encore l’arbre quelque part en Inde. Tout est là mais Philippe Cognée s’en est emparé.

L’artiste, régulièrement exposé par Alice Pauli à Lausanne, a en effet adopté depuis une vingtaine d’années une technique qu’il n’a pas inventée – la peinture à la cire date de l’Antiquité – mais qu’il inscrit dans une pratique à la fois très personnelle et très contemporaine. Il utilise le plus souvent la photographie pour attraper son modèle. Un ensemble de 285 petits formats datant de la première moitié des années 90 est même composé de photographies peintes.

Encaustique et fer à repasser

Mais il ne s’agit pas de reproduire le réel, et encore moins le réel photographié. Il s’agit de lui donner vie sous une autre forme, en peinture. Le saisir, sans même vraiment le regarder, confie-t-il, mais l’on se doute que cet aveu ne dit rien de sa capacité à capter ce qui est susceptible de «faire image» aujourd’hui. Objets triviaux ou barres d’immeubles, séries de crânes ou de viscères animales, il a en somme mis à jour le corpus historique de la peinture.

Souvent donc, Philippe Cognée utilise des photographies, qu’il ­retravaille à l’ordinateur, s’arrangeant avec le réel. Photoshop l’aide à chercher son véritable sujet, ses perspectives, ses rapports de couleur. Il projette ensuite l’image sur la toile préparée, tel un canevas de la peinture à venir. Tout peut encore advenir au fur et à mesure qu’il applique au pinceau la peinture à l’encaustique. C’est une matière épaisse, où se mêlent cire d’abeille, pigments et solvant.

Quand les couleurs sont fixées, le tableau n’est pas fini. Philippe Cognée le recouvre d’une feuille plastique, puis approche son fer à repasser. En chauffant, l’image va se troubler, vibrer, parfois comme un mirage dans le désert. Quand cet effet le satisfait, l’artiste ôte le film et prend le risque de l’accident. Et ces petites déchirures, ces crevasses livrent l’intime de l’œuvre, la mettent à nu, rappelant que l’image est faite d’une matière, qu’elle a une épaisseur, qu’elle est fabriquée.

Oui, les œuvres de Philippe Cognée ont cette magie-là de nous faire naviguer entre réel et fiction, et donc de nous interroger sur ce que nous voyons et sur ce que nous interprétons. Il a encore ajouté un niveau à sa recherche en travaillant à partir de Google Maps. Mais ces tableaux ne troublent pas autant, comme si l’artiste n’avait pas encore tout à fait réussi à s’emparer de cette imagerie. Notamment, on ne retrouve pas ici son fabuleux traitement des couleurs, qui lui permet d’orchestrer des symphonies de verts quand son sujet est un paysage, ou de «salir» les blancs avec une infinité de nuances quand il peint une baignoire. Ou un pot de peinture blanc.

Chronologique, l’exposition rebondira ce printemps au Musée des beaux-arts de Dole dans une présentation plus thématique.

Philippe Cognée. Musée de Grenoble, pl. de Lavalette, jusqu’au 3 février. www.museedegrenoble.fr Musée des Beaux-arts de Dole, du 16 mars au 2 juin. www.musees-franchecomte.com

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