Pouvait-il rêver plus belle révérence? Ce mercredi soir, au Bâtiment des forces motrices à Genève, Philippe Cohen savourera la vague: un ruban en soie bleu qui ondule à l’infini. On dirait la mer. C’est elle, celle d’Isolde, de sa traversée somnambulique, toutes voiles dehors, au nom de Tristan, de Wagner, d’un rêve d’absolu. Et tant pis pour le roi Marc. C’est celle aussi de la chorégraphe neuchâteloise Joëlle Bouvier, qui remonte son Tristan und Isolde, beau spectacle – à voir jusqu’à dimanche – qui avait pris le large ici même en 2015.

Lire aussi: La première saison de Philippe Cohen en 2003

Un philtre d’amour au moment de passer le flambeau au chorégraphe star Sidi Larbi Cherkaoui. Depuis l’automne 2003, Philippe Cohen dirige le Ballet du Grand Théâtre. A cette époque, il quitte la direction du département danse du Conservatoire de Lyon. Et il mesure le chemin: l’enfance bringuebalante à Casablanca, l’arrivée avec sa mère et son frère à Nice, le rêve d’être steward sur Air France, son plaisir si fort devant le Roméo et Juliette de Maurice Béjart, les premiers cours de danse, l’école de Rosella Hightower à Cannes, les années au Ballet de Nancy, sa rencontre capitale avec le chorégraphe Dominique Bagouet, ce garçon incandescent qui fédère autour de lui une génération de plasticiens et de danseurs.

Dans son bureau du Grand Théâtre, ce lundi, ce sont d’autres souvenirs qui cascadent. Ce jour de l’automne 2003 où Jean-Marie Blanchard, directeur de la maison, l’informe que le Conseil municipal et les membres du Cercle du Grand Théâtre se débarrasseraient volontiers d’une compagnie qui coûte cher. Ultimatum: Philippe Cohen a une saison pour convaincre que la troupe a un public et des possibilités de tournées à l’étranger. Dix-neuf ans plus tard, plus personne ne conteste son existence.

Il faut dire que le Ballet du Grand Théâtre s’est enrichi de 46 créations, dont certaines ont fait date comme le Two-thousand-and-three du Suisse Gilles Jobin en septembre 2003, le Casse-Noisette du Français Benjamin Millepied en 2005 ou encore Elementen III-Blazing Wreck de la Genevoise Cindy Van Acker en 2017. Il peut compter désormais sur un public fervent – entre 5000 et 7000 spectateurs par spectacle. Mieux, l’ensemble est invité partout sur la planète, à New York, Shanghai ou Paris.

«Nous tournons beaucoup, nous ne pourrions pas danser davantage sans porter atteinte au travail de création, raconte Philippe Cohen. A New York, Seattle ou Los Angeles, les théâtres avec lesquels nous travaillions me demandaient d’abord si nous étions disponibles avant de s’intéresser à notre programme. Avec Sidi Larbi Cherkaoui, ça va prendre encore une nouvelle dimension. Il arrive sur un terrain très favorable!»

Lire aussi: Philippe Cohen en 2016: «Le ballet du Grand Théâtre n’a jamais été aussi demandé»

Son credo? Un grand écart assumé. «La pièce de Gilles Jobin en 2003 nous a donné un élan formidable, une reconnaissance à l’extérieur. Mais je n’ai pas voulu qu’on s’enferme dans une esthétique, une ligne purement contemporaine. Le public genevois n’aurait pas compris ce parti pris. Notre force, c’était l’équilibre entre des esthétiques diverses. Nous avions le désir aussi de collaborer avec l’Association pour la danse contemporaine (ADC). L’une de mes fiertés, c’est la création de Cindy Van Acker en 2017.»

«Mais si vous ne deviez retenir que cinq pièces, quelles seraient-elles?» Face à ce genre de question, la mémoire est un flipper. La boule gicle d’une borne clignotante à l’autre: et soudain, c’est une constellation qui se dessine, le reflet d’une ère et d’une sensibilité.

«Tristan und Isolde» (2015), la plus amoureuse

«J’aime cette pièce pour Joëlle Bouvier qui s’est approprié une œuvre qui ne faisait pas partie de son monde. Pendant des mois, elle s’est laissé envahir par l’opéra de Wagner, pour qu’il fasse partie de son corps et de son âme, pour qu’elle se sente libre face à ce monument. Elle a coupé dans l’œuvre pour la ramener à une heure et demie, alors qu’elle fait près de quatre heures. Elle lui a apporté sa pureté d’artiste tout en honorant le romantisme wagnérien. Elle a surtout mobilisé l’artisanat théâtral de toujours: une centaine de mètres carrés de soie suffit à suggérer la mer d’un amour impossible.»

Lire aussi: «Le philtre d’amour de Joëlle Bouvier fait merveille à Genève»

«Selon désir» (2004), la plus lyrique

«Une pièce parfaite à mes yeux. Vingt minutes sur la musique de Jean-Sébastien Bach, les chœurs d’entrée de la Passion selon saint Jean et de la Passion selon saint Matthieu. J’ai découvert le chorégraphe Andonis Foniadakis à l’époque où j’étais à Lyon. Il était tout jeune, mais il avait déjà une audace, un style de danse débridé, d’une puissance extrême et d’une grande délicatesse. C’est le premier artiste que j’ai voulu mettre en avant. Et par la suite, je l’ai sollicité pour d’autres œuvres.»

«Allegro Macabro» (2006), la plus théâtrale

«J’admire Francesca Lattuada, cette artiste italienne qui ne conçoit pas des spectacles mais des univers, cousant les costumes, réglant les lumières, inventant la danse. Elle emprunte ses tours au monde de l’opéra et à celui du cirque. Allegro Macabro a très peu tourné et a été injustement boudé par les programmateurs, à l’exception de Patrick Foll, directeur du Théâtre de Caen, et de Jean-Paul Montanari, directeur de Montpellier Danse. J’aime cette pièce pour sa fantaisie, son étrangeté, sa liberté. Francesca s’y reflète.»

Lire aussi: Francesca Lattuada, ample est sa danse

«Loin» (2005), la plus fraternelle

«Sidi Larbi Cherkaoui avait 28 ans et il commençait à se faire un nom. J’avais vu son spectacle Foi au festival de La Bâtie. Une semaine plus tard, j’étais à Bruxelles pour le rencontrer et lui offrir une carte blanche. J’ai dû insister, il était intimidé par la proposition. Tout Sidi Larbi est dans Loin. Il est parvenu à ce que chaque interprète se raconte à travers cette pièce, par la parole, le geste ou le chant. Pour la première fois, le public a pu s’identifier aux danseuses et danseurs. C’est une œuvre que nous avons tournée sur tous les continents.»

Lire aussi: «Loin», une ode à la rencontre

«Préludes et fugues» (2011), la plus libre

«C’est la pièce la plus libre de la période. Le chorégraphe israélien Emanuel Gat avait un désir: construire une pièce sur Le Clavier bien tempéré de Glenn Gould. Comme moi, il vénère ce pianiste et cette musique de Bach. Pendant les répétitions, il a laissé toute latitude aux interprètes d’inventer leurs pas, de choisir leurs costumes et leurs partenaires. Il restait assis et donnait les impulsions. C’est la pièce qui a le plus appartenu aux danseurs et qui ne pouvait venir que d’Emanuel Gat.»

Tristan und Isolde, Genève, Bâtiment des forces motrices, jusqu’à dimanche.