Il prend la pose avec ses petites, sœurs, il a la trouille dans la pénombre des soirs d’automne, il préfère sa boîte de plumes feutre aux jeux de balle… Ce grand petit garçon en habit du dimanche s’appelle Philippe. Philippe Becquelin, plus connu sous son nom d’artiste: Mix & Remix. Fait au feu du rock, il s’est imposé comme l’un des meilleurs dessinateurs de presse du monde. Il a déridé la Suisse romande, et le reste du monde. Il est décédé quelques jours avant Noël, des suites d’un cancer, et la vie s’est tout de suite faite moins drôle.

Aux obsèques, Hélène Becquelin a pris conscience que l’on prenait congé de Mix & Remix. Mais que son frère restait vivant dans son cœur. Elle a été submergée de messages de sympathie car elle connaît la plupart des gens qui gravitaient autour de Philippe. Elle a aussi dû rectifier une ambiguïté, nombre de personnes la prenant pour la veuve du dessinateur disparu. «Ils doivent se dire «De Dieu la veuve joyeuse!» quand je m’éclate à un concert.» Elle se souvient de ce moment cocasse, à l’Espace autogéré, où une connaissance est venue la serrer dans ses bras en disant «je suis désolé pour ton mari». Elle se marre: «J’ai pensé que Momo (Yves Mottet pour l’état civil) était tombé dans les escaliers ou qu’il vomissait dans un coin…»

Petites saynètes

Pour «mettre les choses au point», pour calmer cette vague de sympathie, Hélène Becquelin prend son Fixpencil 05 et, dans ce style qu’elle qualifie justement de «mix de Petzi et Loustal», pose avec sensibilité sur le papier des souvenirs d’enfance. «Juste pour expliquer ce que Philippe était pour moi. Quelqu’un de très présent, très important dans mon enfance.» Elle voulait raconter quelques petites saynètes. Sur sa page Facebook, les premières planches soulèvent l’enthousiasme de ses amis. Chacun y retrouve un parfum d’enfance, qui le tracteur du grand-père, qui le tire-bouchon à air comprimé, tous la promenade du dimanche ou la débattue après une journée de ski.

L’émotion des lecteurs influe sur son travail; il évolue, change de tonalité. «Je pensais raconter une histoire unique, et j’ai touché à quelque chose d’universel.» Nous sommes tous des enfants de Saint-Maurice, cette ville de garnison mal-aimée du soleil et croupissant dans le catholicisme. Philippe et ses petites sœurs, Hélène et Laurence, dessinent tout le temps. A 13 ans, Hélène a la révélation punk. Les Clash et les Ramones lui montrent la voie. «Maladivement timide», Hélène n’ose pas aller à Lausanne acheter les disques qu’il lui faut. Elle y envoie son grand frère, 18 ans déjà, «qui buvait des binches et fumait des pétards avec ses copains en écoutant Zappa». Lorsqu’elle débarque aux Beaux-Arts de Lausanne avec ses travaux frottés de punk attitude, on lui demande si son frère l’a influencée. «J’ai été super vexée… C’est moi qui ai contaminé la famille.»

Punk not dead

Graphiste indépendante, mère de deux grands enfants, la sœur de Mix s’étonne à 54 ans de n’avoir rien perdu de sa curiosité en matière de nouveautés musicales. Elle hante les concerts les plus underground, toujours au premier rang, toujours prête à s’enflammer pour du punk tanzanien ou du free japonais. Elle a gardé cet esprit de contradiction qui est un trait familial. Trash, punk et gothique, elle apprécie le Christ cadavéreux qu’expose le Musée historique de Sion et le Moyen Age, le vrai avec sa cruauté, sa boue, sa dimension symbolique, ses ex-voto et ses «perspectives niquées». En revanche, elle abhorre l’esthétique médiévale telle que l’a dévoyée le XIXe siècle. «Les statues du parvis de la cathédrale de Lausanne me rendent folle. Viollet-le-Duc, si je le croise, je lui mets un coup de pied dans les tibias.»

Hyperactive, elle crée sur un coin de la table de la cuisine des bandes dessinées comme Angry Mom, des lames du tarot tridimensionnelles sous cloche. Et le soir, devant la télé, elle tricote. Des chaussettes? Non des organes internes. Des cœurs, des poumons, des foies, des utérus, des prostates… Tous plus mignons les uns que les autres avec leurs rondeurs veloutées, leurs couleurs vives, leurs petits yeux et leurs petites pattes. «Avoir des enfants change ton univers. Fisher Price entre dans ta vie. Tous les objets, les téléphones, les locomotives, ont un visage. Autrefois j’aurais fait un utérus trash, noir. Aujourd’hui je le fais tout doux, tout kawaii»…

Hélène Becquelin pensait dessiner deux ou trois histoires autour de Philippe. Elle en a déjà terminé quatorze. Car plus elle y puise, plus le puits aux souvenirs est profond. L’exercice n’est pas douloureux. Elle a plutôt peur d’arrêter: «C’est alors que le décès de Philippe risque de me péter à la gueule. Dessiner «Adieu les enfants» est une façon de retarder l’impact. Pour l’instant, Philippe est vivant. Je parle de lui au présent.»


Dès le 3  juillet, «Le Temps»  se met en mode estival

Dès le lundi 3 juillet et jusqu’au vendredi 18 août, sept semaines durant, Le Temps se met au rythme estival. Six pages spéciales par jour pour pratiquer un journalisme plus décontracté, en phase avec la période des grandes vacances.

Parmi les points forts de ces séries d’été, des bonnes feuilles de livres à paraître cet automne, en marge du centenaire de la révolution d’Octobre 17 en Russie, les mystères de Genève et les charmes des dynasties propriétaires de grands domaines en Suisse. Mais aussi des reportages en mer Noire sur un cargo de marchandises, dans les lieux désertés par l’armée suisse, sur les îles qui entourent les côtes de France et le long du tracé du mur dont rêve Donald Trump à la frontière avec le Mexique. Sans oublier les fastes du 70e Festival de Locarno!

Pour méditer, aussi

Le regretté Mix & Remix revivra aussi dans les dessins de sa sœur (lire ci-dessus), tandis que nous rendrons visite à des gonzos scientifiques et à quelques grands-pères ou grands-mères qui évoqueront le temps de leurs 20 ans; à des personnalités qui nous emmèneront sur les lieux de leurs souvenirs marquants. Plus méditatifs, d’autres articles évoqueront également les meilleurs endroits à écho ou pour s’offrir une retraite spirituelle.

Mais que serait l’été sans les plaisirs qui vont avec? Des recettes de cuisine et de belles manières d’appréhender la saison viendront s’ajouter à ce copieux menu, qui comprendra également des chroniques enlevées de femmes de la rédaction, des animaux étranges et à mauvaise réputation, des jardins extraordinaires et les meilleures adresses pour se rafraîchir les sens en plein air.

Enfin, nous brosserons le portrait de sportifs qui ont fait la gloire de l’Helvétie, de ceux sans qui Paléo ne pourrait avoir lieu, de Suisses qui ont réussi à l’étranger, de rebouteux et autres magiciens aux pouvoirs insoupçonnés ou de marcheurs invétérés. Le tout agrémenté d’archives qui viendront rappeler que Le Temps, c’est aussi le temps passé.