Peindre à l'ancienne pourrait sentir son passéiste à plein nez. Encore faut-il s'entendre sur le sens de la formule: «à l'ancienne». Le peintre Philippe Fretz, né à Genève en 1969, ne se préoccupe pas de la petite cuisine, des tours de main, de la technique des peintres anciens.

En revanche, il estime que les artistes de maintenant peuvent avoir quelque bénéfice à se pencher sur l'iconographie des XIIIe-XVe siècles flamands et italiens. Sur la manière dont les espaces se sont construits, sur les éléments fondamentaux qui se sont imposés, leur répertoire, sur la façon dont les matières ont été rendues. Lui-même vous indique dans une de ses toiles à quel point une montagne revêt «un aspect de décor en carton-pâte».

Ce souci de Philippe Fretz de se préoccuper de la nomenclature de la composition est méritoire. Et s'explique. Par sa volonté de comprendre comment se combinent, dans un tableau, un message, la façon de l'illustrer et les éléments personnels, propres à l'auteur; que le peintre introduit forcément. Il faut y voir un intérêt à l'endroit de la cohérence, de la cohésion d'un tableau. C'est comme un contrôle, qui s'assurerait que le parcours du regard dans la toile s'effectue aisément.

Car, confesse Philippe Fretz: «Si une peinture va mal, elle fait énormément souffrir. Il faut donc éviter qu'elle aille mal; il faut l'organiser, s'organiser.» Et d'ajouter modestement: «Même si cela fait déjà dix ans que je peins, peut-être suis-je encore dans une phase d'apprentissage.» C'est que l'exigence ne concerne pas que le peintre. Mais son spectateur aussi. Peindre pour Philippe Fretz, c'est partager. L'énoncé n'est pas si évident. Le spectateur doit pouvoir entrer dans le tableau et s'y balader comme son créateur a trouvé plaisir à s'y organiser, à s'y promener. Et Fretz de citer Paul Klee: «L'œil suit les chemins qui lui ont été ménagés dans l'œuvre.»

Pour quel profit? Pour apprendre à s'y retrouver dans le monde actuel. «Où je me retrouve canardé par 36 000 informations, par 36 000 points de vue différents, que je ne peux plus trier, qui me submergent. Il y a un bouillonnement énorme», dit Philippe Fretz. Le cheminement dans la peinture sert en quelque sorte d'exercice mental, pour apprendre à se tester, à se diriger. De manière à réaliser comment un système fonctionne et ne pas se retrouver dans la peau d'un individu ballotté par des courants incontrôlables.

Sous leur apparente simplicité, les toiles de Philippe Fretz multiplient les plans et la symbolique des éléments, comme celle des événements qui s'y déroulent. Il joue même avec des perspectives qui se contredisent. En analyste, il va jusqu'à se poser la question du fonctionnement de telle partie d'un tableau d'Andrea Mantegna (1430-1506) si l'on venait à en retourner le point de vue. Et comme la dimension morale n'est pas éludée, ses sujets – en référence à ceux des maîtres anciens – mélangent à leur manière le profane et le sacré. Ce qui prend une résonance particulière avec cette exposition présentée en l'abbaye de Bellelay, à l'architecture à la fois dépouillée et baroque, et à la luminosité radieuse.

Dans les renfoncements de la nef, l'artiste a disposé à gauche une série de peintures, Les Sept Joies à contre-temps (2001). Elle parle de l'écoulement des jours, des saisons, et d'une vie, celle du Christ, de sa naissance à sa résurrection. Mais seulement par allusion et en son absence; l'artiste ne l'ayant pas représenté. Seul personnage, un pèlerin peut-être, refaisant ce cheminement d'un accomplissement. Dans la partie de droite s'égrènent les neuf petits tableaux du Notre Père (1999), évoqué à travers quelques architectures et attitudes de personnages. Dans le chœur, une suite de pointes sèches, intitulée Rivages (2005), évoque les rives de la mémoire et du souvenir. Les différents états de cette gravure racontent comment le rappel d'un passé, d'un épisode vécu se remet en place, par bribes, comme un puzzle. L'artiste se livrera d'ailleurs, le 20 août lors d'une visite commentée (à 14 h), à l'accrochage de nouveaux tirages de cette série.

«C'est tous les jours, en fait, que je dois retrouver mon équilibre, avoue Philippe Fretz. La peinture me permet de me positionner, de me réajuster, de trouver ma place.» L'artiste est un inquiet. Comme tout le monde. Mais il fait de ses tableaux des lieux de maîtrise. Et d'une place mieux assurée, on peut prendre position. Ses toiles récentes sur la Palestine, au-delà de leur aspect de cartes géographiques antiques, sont d'une écriture plus emportée. On sent que pour Fretz, l'humain a l'obligation de «passer par différents états d'âme», afin de s'offrir «la rencontre de l'autre». Son pari «serait d'introduire le plus de choses contradictoires dans une représentation, dans une idée, de les rendre susceptibles de coexister, et de pouvoir les fondre en une unité».

Philippe Fretz, peintures, gravures, installations. Abbaye de Bellelay (Jura bernois). Tous les jours 10-12 h et 14-18h, jusqu'au 27 août. Visite commentée le 20 août à 14 h, avec Philippe Fretz et Caroline Nicod, la commissaire de l'exposition, et accrochage des nouveaux tirages de «Rivages».