Beaux-arts

Philippe Fretz: «Les fleuves de l’Enfer et du Paradis se fondent à l’Arve et au Rhône»

L’artiste genevois a imaginé une fresque colossale de 33 tableaux, inspirée par la «Divine Comédie» de Dante. Après cinq ans de travail, sa «Divine Chromatie», qui mêle références médiévales liées à l’œuvre et éléments contemporains, s’expose au bout du lac

On voudrait utiliser les mots «faramineux», «colossal», «fou», «titanesque»; mais tout ce qui pourrait servir à qualifier le projet pictural de Philippe Fretz semble en deçà de la vérité. Ce peintre genevois, qui vient de fêter son demi-siècle, expose, du 15 novembre au 7 décembre prochain à la Halle Nord, sa Divine Chromatie, une fresque géante d’une beauté et d’une profondeur inouïes, qui revisite un chef-d’œuvre de la littérature médiévale: la Divine Comédie de Dante.

En 33 tableaux de 120 x 100 cm chacun, l’artiste nous plonge dans un univers multiforme et polysémique, qui suit le parcours du poète florentin à travers ses trois livres de 33 chants (+ 1) de l’Enfer au Purgatoire et jusqu’au Paradis. L’œuvre s’inspire de la structure et de la métrique du texte, la narration concorde souvent avec le récit mais elle s’en éloigne également, superposant des strates narratives, esthétiques, géographiques et personnelles. Il serait vain de tenter de résumer la richesse de cette œuvre, ce «total de signes» comme le disait Matisse, qui fourmille littéralement de sens et de clés: le mieux est encore de se rendre sur place et de voir. Mais avant, échange avec l’artiste autour d’une grande œuvre.

Le Temps: Au départ, il y a sans doute une fascination pour Dante et sa «Divine Comédie»: d’où est-elle venue?

Philippe Fretz: Tout est parti d’Orvieto, une petite ville d’Ombrie où je me rends chaque année depuis environ dix ans pour donner un cours de peinture narrative. J’ai commencé là-bas à fréquenter Dante, de plusieurs manières: en discutant avec des professeurs qui enseignaient sur Dante et la littérature italienne médiévale, puis en visitant la cathédrale d’Orvieto dans laquelle se trouvent un magnifique portrait de Dante par Luca Signorelli ainsi que des illustrations particulières liées au «seuil» dans la Divine Comédie.

Tous ces signaux ont éveillé ma curiosité, j’ai donc lu une édition bilingue du texte, et là, dès les premières pages, j’ai été pris dans un tourbillon d’images fantastiques, qui m’a tout de suite donné envie de travailler sur cette œuvre. Il faut dire que je fonctionne souvent avec un support textuel: précédemment, j’ai travaillé sur Nabokov, par exemple, ou Joyce; toujours des textes qui explorent de vastes horizons, historiques, géographiques, des sortes d’œuvres-univers dans lesquelles on est entièrement plongé. Il y a en plus chez Dante une obsession, très médiévale, de la classification: il catégorise systématiquement les choses via des nombres, des topographies, et là encore c’est un aspect qui rejoint certains de mes travaux précédents.

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Comment construit-on une œuvre picturale aussi dense et vaste que celle-ci?

Avant de peindre, j’ai évidemment fait tout un travail de recherche sur Dante, sur l’histoire de sa rencontre avec Béatrice, sur les innombrables thématiques chrétiennes qui imprègnent le texte, etc. Puis j’ai posé la topographie: il y a pour chaque livre un enchaînement de terrasses en Z, qui suggère des cycles et un périmètre symétrique en diamant qui se superpose à l’ensemble, les deux fleuves qui marquent des lignes de force horizontales, etc.

Je savais par ailleurs que je voulais une approche chant par chant: cela signifie qu’on peut retrouver un élément, minime ou plus explicite, à propos de chaque chant du poème dans les tableaux. Mais il y avait tellement à faire au niveau de la structure que, finalement, la narration elle-même est venue assez tard, seulement pendant la dernière année. Il faut dire que, en tout, c’est plus de cinq années de travail presque quotidien consacrées à cette fresque.

Votre œuvre superpose par ailleurs plusieurs narrations: des éléments directement liés à la «Divine Comédie», d’autres qui font référence à la modernité, enfin des éléments plus intimes vous concernant. Comment tout cela s’est-il agencé?

On trouve en effet des éléments médiévaux, liés au texte, d’autres contemporains, comme des iPhone, des terrains de golf, une géographie de la Genève d’aujourd’hui, et des personnages ou des lieux qui sont liés à ma famille, mes amis.

Une des explications de cette superposition peut se trouver dans l’idée du Paradis comme étant un lieu du présent. C’est-à-dire que, en lisant le texte, il y a cette idée d’un paradis qui ne serait pas du tout un «lieu» lointain ou supérieur, mais qui se pénétrerait dans l’épaisseur du présent. Cette idée m’a longtemps poursuivi, et cela m’a amené à superposer, dans la fresque, les temporalités: on peut ainsi comprendre que les problématiques médiévales de Dante, psychologiques, spirituelles, sont toujours actuelles pour nous; qu’il est par ailleurs possible de transposer les éléments du texte dans le contemporain.

Par exemple les fleuves de l’Enfer et du Paradis qui se fondent à l’Arve et au Rhône, la Florence médiévale au quartier des Banques genevois; au centre du tableau, on voit le lieu d’exposition, la Halle Nord, avec des spectateurs comme déjà présents au vernissage de l’œuvre.

Un autre point très important, inspiré de Dante, c’est que ce parcours se fait au prix d’une traversée douloureuse – les neuf cercles de l’Enfer. Il s’agit ainsi d’inclure la tragédie dans la beauté. C’est une notion qui me semble absolument nécessaire, cette idée de l’Evangile, «Si le grain ne meurt…», que j’avais d’ailleurs toujours en tête pendant ce long processus: pour croître, il faut, d’une manière ou d’une autre, passer par une mort.

Autre référence majeure dans votre œuvre, la couleur…

Absolument. Cette référence à la «chromatie», qui rejoint d’ailleurs celle de la lumière, puisque la lumière contient toutes les couleurs, est une métaphore du travail du peintre. Mon matériau, c’est le pigment, la couleur, ces longueurs d’onde qu’on fait cohabiter et qui créent des vibrations dans l’œil humain.

Ce phénomène physique universel est ensuite interprété par chaque individu – mon jaune est différent de celui du voisin – et c’est ce que je trouve fabuleux: la couleur est à la fois un lieu de communion, de partage, et une expérience organique, esthétique, singulière. Il y a ainsi dans ce projet de Divine Chromatie une volonté de célébrer la couleur, comme quelque chose qui fasse fête, pour les yeux et les âmes.


«Divine Chromatie» de Philippe Fretz, Halle Nord (Genève) jusqu’au 7 décembre. Présence de l’artiste les samedis 30 novembre et 7 décembre. Visites guidées: samedi 30 novembre à 17h par Philippe Fretz, vendredi 6 décembre à 18h, «Codex Dante Fretz».

A lire: «Divine Chromatie» de Philippe Fretz, avec des textes de Fabrice Hadjadj, Didier Ottaviani et Stéphanie Lugon, art&fiction, 2019.

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