Culture

Philippe Geluck et son Chat, félins pour l'autre

A Paris, l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts accueille la première grande exposition consacrée au dessinateur et humoriste belge. Où l'on découvre, dans les magnifiques premiers dessins de l'auteur, un versant résolument plus sombre de son humour décapant.

Le Chat a vingt ans. Et «pendant les quelques milliards d'années qui ont précédé [sa] naissance», il n'a, se réjouit-il, «pas vu le temps passer». Ainsi ronronne depuis deux décennies le félidé replet de Geluck, chat perché sur la frontière du propre et du figuré, distillant en trois cases chromo ses syllogismes stupéfiants. Un anniversaire honoré cet automne par l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, qui consacre au Chat sa première exposition de bande dessinée. L'occasion pour son créateur, grand admirateur des classiques de l'art, de déployer en d'imposants agrandissements ses détournements d'œuvres célèbres («Le Jocond», «La Vénus de Milou»), aveuglant les arcades de la cour vitrée de gros chats en majesté.

Conçue par Philippe Geluck et préparée pendant deux ans par une équipe de 80 personnes, Le Chat s'expose s'accorde à la mégalomanie de son héros pansu. Avec, en guise de modules d'exposition, la reproduction à une échelle titanesque du matériel de l'artiste, le visiteur lilliputien déambulant au sein de ses encriers, pots de peinture («L'Amarante, la couleur des rigolos») et carnets à spirales monstrueusement dilatés.

Entrée, donc, par le bout du crayon. Dans une première salle aux allures de reliquaire s'ordonnent en vitrine les souvenirs d'enfance de l'auteur né en 1954, premier bébé de Belgique à bénéficier de l'accouchement sans douleur («très jeune déjà, je détestais faire souffrir les femmes»). Dessinateur précoce, fils et frère d'illustrateurs, le jeune Philippe imite ses modèles Chaval ou Siné, signant tour à tour ses premières bandes Philuck («Auguste fait du catch», 1963) ou Gépé.

Captivé par les films soviétiques qu'importe son père communiste, le jeune homme à «grosse tête» et petites lunettes rondes façon John Lennon (son idole) se rêve acteur. A Bruxelles, pendant plus de dix ans, le voilà comédien dans Pinter, Ghelderode ou Michaux, dont le texte «Un certain Plume» le voit même se produire en 1985 sur les planches du théâtre Saint-Gervais de Genève. Happé par ses succès théâtraux et ses interventions à la télévision belge, l'homme n'en oublie pas le dessin pour autant, développant à l'aquarelle une forme redoutablement glaçante de ligne claire.

Avant le Chat, les griffes. Hanté par les mutilations du corps humain, le futur Docteur G (son hilarant double radiophonique) multiplie les visions cauchemardesques d'aveugles dévorant leurs yeux, de manchots s'aidant à faire pipi ou de bouchers se hachant distraitement les mains. Toutes saynètes morbides dans lesquelles Geluck fait montre d'un humour noir subtilement désespéré. De cette période troublée date également un premier petit livre consacré aux Métiers oubliés, reflété dans l'exposition par les grands portraits de ses «Friseur de lardons», «Mouilleur de poules» ou «Afficheur de mépris».

Et puis survient le Chat, né sur le faire-part de mariage de l'auteur et invité à tenir, dès le 22 mars 1983, une tribune quotidienne dans le journal Le Soir. Des incessants jeux de mots que le Chat machine alors, l'exposition retient un choix modeste mais significatif de l'humour de Geluck, tel cet inventeur de la cédille nommé «Groçon», qui, bien sûr, «n'aimait pas son nom». Concrétisées en sculptures au fil des ans, les facéties de Geluck donnent lieu dans l'exposition à un grenier débordant de créations plastiques, tel ce coquillage dans lequel on peut entendre «La Mer» (de Charles Trenet), ou encore cette boîte de conserve remplie d'œufs étiquetée «Caviar de poule». Le tout agrémenté des sketches vidéo à l'humour british que l'humoriste tourne pour la RTBF, rejouant sur le mode burlesque son obsession pour le corps mutilé (un «saut en longueur» d'anthologie).

Et l'on comprend alors que si «Le Chat s'expose», c'est avant tout son maître que l'on vient découvrir. Car l'un et l'autre ne font désormais qu'un, Philippe Geluck déclarant volontiers se servir de son Chat pour «faire de l'autodérision par procuration». Star hilare à la radio (chez Laurent Ruquier, sur Europe 1) comme à la TV (chez Michel Drucker, sur France 2), comique surdoué, Philippe Geluck épanche ainsi dans son dessin les angoisses existentielles qui le taraudent depuis toujours. Philosophe de l'absurde, libre-penseur déboulonnant les mythes et croyances de notre temps, le Chat se fait alors le réceptacle de l'humanisme un brin pessimiste de son auteur, constatant amèrement que «le 1er janvier 1945 à Hiroshima, les gens s'étaient souhaité une bonne et heureuse année»…

A découvrir à Paris jusqu'au 4 janvier, l'exposition devrait ensuite faire escale à Genève dans le courant de l'année 2004.

École nationale supérieure des beaux-arts, 14, rue Bonaparte, à Paris. Ma-di 10h-19h (nocturne je jusqu'à 22h). Jusqu'au 4 janvier. Rens +33 (1) 47 03 50 74 ou sur http://www.ensba.fr

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