Humour

Philippe Geluck: «Le Chat nous renvoie à notre enfance»

Le Chat fait le beau en librairie et le gros dos en galerie, à moins que ce soit l’inverse. Rencontre avec son créateur, Philippe Geluck, le plus félin de tous les Belges

«Le Chat nous renvoie à notre enfance»

Le Chat fait le beau en librairie et le gros dos en galerie, à moins que ce ne soit l’inverse. Rencontre avec son créateur, Philippe Geluck, le plus félin de tous les Belges

Si la nuit, tous les chats sont gris, aux expos, tous les chats sont gros. Surtout celui de Geluck. Gros bedon, gros pif, gros pieds, gros mots, gros ego, Le Chat nous sentence et nous enchante depuis trois décennies. Cet automne, il avance sur deux fronts. En librairie avec Le Chat passe à table, un coffret contenant une paire d’albums au format italien. Les sous-ensembles Le Chat est parti et Il n’y a pas un Chat rassemblent une bonne grosse ration d’inédits, publiés sur l’application gratuite iPhone, iPad et Android de Geluck. L’occasion pour l’humoriste de varier les supports et les techniques pour créer la surprise.

Au gré des pages, l’irrespect frappe tous azimuts. Les cons et les intégristes en prennent pour leur grade, mais aussi, et c’est plus grave, les Suisses, les journalistes et même les ours blancs, dont on raille la taille du zizi tout rétréci par l’eau glaciale des mers polaires…

Sinon, Le Chat se perche aux cimaises de la Galerie Niederhauser, à Lausanne. Il prend un peu de hauteur et de volume pour perpétuer la tradition de la statuaire antique (bronze altier du Chat discobole…) et célébrer l’art contemporain avec un rien d’insolence puisque le bleu de Klein y est qualifié de «schtroumpfement bleu»…

C’est dans les coulisses du Palais de Beaulieu où se tient le Salon des antiquaires que Philippe Geluck reçoit devant un thé vert. Le regard pétille derrière les bésicles rondes, la conversation pétille d’esprit, de bonne humeur, d’insolence et de surréalisme à la belge.

Samedi Culturel: Qui est le plus célèbre: Le Chat ou Philippe Geluck?

Philippe Geluck: J’espère que c’est Le Chat, car en règle générale on est plus fier de la réussite de ses enfants que de la sienne propre. J’étais plus connu que lui quand je faisais de la télévision en Belgique. Et puis Le Chat, diffusé en France, a pris l’avantage. Quand j’ai commencé à faire de la télévision en Franc, boum! c’est moi qui l’ai dépassé. Mais le jour où La Poste française lui a consacré un carnet de timbres, il m’a cloué sur place. 50 millions de timbres! Je ne pouvais plus rien faire: il avait gagné.

L’absurdité du monde est votre principale source d’inspiration?

L’envie de comprendre pourquoi l’homme est une aussi sale bête. Dans un strip, Le Chat disait: «Le rire est la seule chose qui différencie l’homme de l’animal… si l’on excepte toutefois l’appât du gain, le sens des affaires, la vulgarité, etc.», et il citait une liste infinie de tares qui ne sont qu’humaines. Pourquoi un être aussi bien conçu peut-il receler autant de bassesse et d’imbécillité? L’étude de la connerie humaine étant extrêmement vaste et infinie, mon fonds de commerce s’étend jusqu’à la fin des temps…

Le Chat pose les questions philosophiques que se posent les enfants, comme «De plus en plus de gens sont morts»…

Il y a une candeur chez Le Chat qui nous touche car elle nous renvoie à notre propre enfance. Ce sont des questions que nous n’osons pas poser de peur de passer pour un benêt. Je ressens ça parfois à Paris, avec des intellec tuels extrêmement pointus. Le Chat pose parfois aux grands spécialistes de la spécialisation la question à la con qu’on n’ose pas leur poser. De plus en plus de gens sont morts… Le Chat a raison. Notre histoire est une hécatombe infinie. Dans La Bible selon Le Chat, Le Chat porte une petite moustache de Hitler au moment où il décide du Déluge. C’est le premier Holocauste. C’est aberrant. Parce que deux ou trois pendards font des conneries, Dieu décide comme ça de rayer la vie de la surface de la terre, y compris celle des animaux.

«Je l’avoue, je ne respecte rien», dit Le Chat en une de l’album. Par exemple les chaussures de clown à l’entrée d’une mosquée…

Oui, on m’en a beaucoup parlé. Mais pourquoi un clown ne pourrait-il pas être musulman et aller dans une mosquée? Le rire est sûrement mal vu par les intégristes, comme la musique, commela joie, comme la beauté d’une femme, tout ce qui fait la beauté de la vie, parce que ce sont des aigris. Mais tant qu’une personne malveillante, politiquement ou religieusement, est capable de rire d’une blague, je me dis qu’il y a peut-être un petit bout d’humanité qui subsiste en lui, ce petit bout de laine sur lequel je pourrais tirer doucement pour détricoter sa carapace.

L’humour provoque plus de crispations que naguère…

Oui, je vois des collègues qui s’en prennent plein les gencives. Moi, je passe entre les gouttes. Je n’en suis pas fier, mais c’est comme ça. Je ne sais pas ce qui me vaut cette bienveillance. Certains humoristes plus ultras pouvaient me reprocher d’être chez Drucker et d’avoir limé les angles. Siné me défendait toujours. Il sait que je peux être «teigne». Il m’a demandé de dessiner dans Siné Hebdo . Je leur ai montré que je pouvais être violent – jusqu’à me faire interdire un dessin à Siné Hebdo, c’est mon fait d’armes le plus prestigieux. Je sais la violence qui peut être en moi, mais je ne veux pas aller trop vite au paroxysme. Sinon, que faire ensuite? Marche arrière? Ou devenir rubicond et s’étouffer dans la bave?

Si on s’accorde avec Victor Hugo pour dire que le jeu de mots est une fiente de l’esprit, le jardin du Chat est recouvert d’une épaisse couche de guano…

Je suis assez admiratif de l’œuvre de Victor Hugo, mais là, il a fait preuve d’un manque de camaraderie envers les artistes qui viendraient après lui. Le jeu de mots est insupportable s’il est omniprésent et juste basé sur le yau de poêle. Mais les jeux sur la langue… Gainsbourg expliquait que, dans son écriture, la sonorité des mots précédait le sens. Le jeu de mots peut être magnifique s’il est nourri, mais aussi s’il est crétin et très premier degré.

La scatologie ne rebute pas Le Chat?

Il ne faut pas non plus nager dans une piscine de merde, mais un zeste, pourquoi pas? Tout est question de proportions. Comme tout bon barman, je ne peux révéler les proportions exactes de mes cocktails. Mais il y a du non-sens, du surréalisme, de la philosophie, un brin de pipi caca, une goutte de sperme, bien mélanger… Les proportions peuvent varier. La scatologie a parfois été sublime avec Topor, qui est considéré à juste titre comme un des grands dessinateurs humoristes du XXe siècle.

Parfois Le Chat s’efface derrière d’anciennes gravures détournées

C’est une récréation. Une page de publicité pour donner envie de revoir Le Chat. J’ai encore des milliers de gravures à piocher dans des livres et des journaux anciens trouvés au hasard de brocantes et bibliothèques improbables. De temps en temps, comme Aladin qui frotte la lampe, pfft, le djinn sort. C’est un triple bonheur: 1. Ne pas devoir faire le dessin; 2. Exhumer une œuvre du néant, comme le Prince charmant réveillerait Blanche-Neige; 3. Avoir une petite pensée pour l’artisan anonyme qui s’est usé les yeux à graver ce truc…

Vous êtes un chineur?

Modérément. J’aime redécouvrir des choses vouées à l’oubli, à la destruction. Tout à l’heure, à la Collection de l’art brut, j’ai regardé des lettres écrites par des personnes internées pendant des dizaines d’années. Gloire à ceux qui ont préservé cette mémoire extrêmement troublante de notre humanité. Je suis ému de l’original d’un artiste que j’admire, comme Chaval, car il recèle une présence. Quand je vois en brocante une casserole, je m’interroge sur la vie qu’il y avait autour de cet ustensile… Une maman qui a fait de la soupe pour la famille. Que sont-ils devenus? On peut raconter le monde à partir d’une cuillère…

L’emploi des gravures vousrapproche de Plonk & Replonk?

Des gens que j’aime bien. J’apprécie ce côté un peu lâche de détourner de braves gens qui ne sont plus là pour se défendre et leur faire dire des horreurs ou des conneries. C’est jouissif.

Voyez-vous un cousinage surréaliste entre la Suisse et la Belgique?

Totalement. Il y a un axe qui, passant complètement au-dessus de la France, relie la Suisse romande à la Belgique avant de filer vers l’Angleterre et quelques très bons Etats-Uniens. La France a produit quelques zigomars qui pourraient être naturalisés Suisses ou Belges, mais les Français sont sur une autre planète. Nous, nous sommes une espèce de comète improbable.

Le Chat s’expose en galerie. Une forme de respectabilité?

J’agrandis mon terrain de jeu. J’invente des concepts, des sculptures, des objets, je porte un regard sur le monde de l’art – là, je rends hommage à Soulages, à Munch. Il y a un tableau où Le Chat casse le verre du cadre avec sa boule de billard. Un artiste contemporain aurait consacré une exposition entière à la vitre cassée. Je ne suis pas dans ce système. Je ne suis pas que visuel. J’essaye de nourrir la réflexion, de mettre du sens. C’est un plaisir différent, pas tout à fait le même métier.

Vous avez eu 60 ans cette année. C’est l’âge de raison?

J’espère bien que non!

Album: «Le Chat passe à table», Philippe Geluck, Casterman, 2 x 96 p. Exposition: Lausanne, Galerie Catherine Niederhauser (Galartis), rue du Grand-Chêne 8, du 27 novembre au 20 décembre.

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