Philippe Gouin, les 50 ans élastiques, est un des piliers du Teatro Malandro. Pourtant, quand on le rencontre à Lausanne, le comédien se surnomme lui-même Gouin-Gouin, donne la recette de la soupe aux pois chiches et vante le courage des femmes, «les seules à agir quand nous, nous parlons, parlons, parlons». C’est dire si cet acteur, chanteur et danseur de talent n’a pas le sens de son importance.

Pour Omar Porras, il a été un Don Juan magicien, un Sancho Panza terrien, le dieu Amour face à la belle Psyché ou son hideuse sœur Ciddipe. Il a encore incarné un narrateur berlinesque dans l’Histoire du soldat ou le piteux Alfred de La Visite de la vieille dame. Et tout récemment, le docteur Basilio du Conte des contes, fabuleux meneur de cabaret qui tirait les ficelles d’un univers inquiétant. Des personnages qui ont tremblé et fait trembler. L’homme, lui, reste facétieux, partageur et léger.

Lire aussi:  Omar Porras signe une parfaite claque au covid

Une autre surprise? Ses propos sur le confinement. Alors que Le Conte des contes, spectacle XXL, a été interrompu après une semaine de représentations au TKM-Théâtre Kléber-Méleau, l’artiste ne se plaint pas. Sans doute parce que cet enfant de Fos-sur-Mer, «la cité la plus polluée du littoral français», a d’abord voulu être ingénieur des eaux et forêts, son discours se situe à un autre niveau: «Ce virus était prévisible. Ça fait longtemps qu’on fait n’importe quoi au nom de la mondialisation et de la finance, qu’il y a des signaux d’alerte qu’on ne regarde pas. Aujourd’hui que c’est le grand incendie, on peut très bien continuer à faire son travail correctement, mais on peut aussi se dire: on arrête tout et on réfléchit comment inverser la vapeur, non?»

Personnage de cinéma

Dommage que le portrait ne soit pas filmé, car Philippe Gouin, qu’on a aussi pu apprécier chez Joan Mompart et Jean Liermier, c’est d’abord un accent méridional, magnifiquement musical. C’est aussi une pensée en escalier, ou même en feux d’artifice, qui détaille avec la même explosivité le scandale de la migration, les silences inspirés d’Omar Porras en pleine répétition ou son enfance technicolore entre Adrien, son père salinier, et Yolande, sa mère couturière.

Et c’est surtout un corps, fin et éloquent, qui se lève sans arrêt pour mimer une tablée marseillaise, son père en train de choisir le cercueil de sa mère en tapant sur le couvercle pour éprouver sa solidité ou Khalil, un jeune Afghan de 16 ans, réfugié en France, que Marie-Laure, sa femme, lui et leurs deux enfants, Paloma et Charly, ont recueilli à Paris. Chaque fois qu’il aborde un sujet, le comédien lance son corps dans la bataille. Un one man show, façon «marseillade».

Bientôt un solo

A propos, y pense-t-il au solo qui raconterait son parcours et l’époque à la manière de Philippe Caubère? «C’est clair, il n’est pas loin. Je cherche juste un auteur pour mettre de l’ordre dans tout ce flot. Un auteur politique qui touche là où ça fait mal.» Mais avant, Philippe Gouin chante. Il vient d’enregistrer un single, Angel, qui parle de l’amour toujours, sur le mode du boléro et dont Reda Kateb a réalisé le clip vidéo.

Dans les années 2000, le chanteur-compositeur a déjà mis le feu avec Fifi Gouin-Joséphine, un collectif qui a joué devant des salles pogotantes de 500 personnes. Et encore avant, il a codirigé la compagnie Kicekafessa et créé une Chèvre de Monsieur Seguin donnée plus de 700 fois. «Vous avez remarqué qu’il y a une ellipse dans le récit d’Alphonse Daudet? Au début, Monsieur Seguin dit qu’il ne voudra plus jamais de chèvre et, le jour d’après, il va au marché en acquérir une nouvelle. Dans notre spectacle, on a essayé de savoir ce qu’il s’était passé dans cette nuit de tous les changements…»

La mort de son frère

Il est ainsi, Philippe Gouin. Tout ce qu’il dit est intrigant, se glisse dans les plis de la pensée ou dans les interstices du cœur. On bondit d’un souvenir à l’autre, d’une idée à l’autre, mais le ressort sur lequel on gambade est toujours doux, sans perfidie. «Oui, je suis un gentil. C’est une qualité que j’ai développée à 11 ans, à la mort de mon frère. Il avait 16 ans, il s’est tué à moto. Depuis, j’ai vécu avec plein d’interdits et, surtout, j’ai fait le docteur de mes parents.»

Alors, même s’il ne rêve que de ça, le jeune écolier met la scène de côté et opte pour une filière économique, tout en brillant en natation. «Mais je chantais encore à la messe et je jouais de l’orgue! Dans ma tête je n’ai jamais cessé d’être un amuseur!»

Le théâtre, c’est par la danse qu’il y entre. «Quand j’étais à la fac d’économie, à Marseille, je me suis inscrit dans une salle de sport au pied de laquelle il y avait une école de danse pour pros. J’ai été tellement subjugué que la professeure m’a invité à suivre les cours. Une année après, en dansant six jours sur sept, j’étais moi-même pro!» Dans la foulée, l’élu aux multiples talents s’est formé au chant, à Aix-en-Provence et à Paris, et au théâtre, au Cours Florent. Depuis, il s’illustre pour des metteurs en scène «cinq étoiles», dont il apprécie «la précision et la saveur du jeu».

Un faible pour Romain Gary

Avec ce parcours à la Billy Elliott et une mère qui, même absente, bat toujours la cadence de son existence, on ne s’étonne pas que Philippe Gouin ait une passion pour Romain Gary. «J’adore sa manière de pincer avec légèreté, cette capacité d’y croire encore et toujours, malgré le chaos du moment. Je pense particulièrement à son énergie en ces jours de vacillement.»


Profil

1969 Naissance à Port-de-Bouc, dans les Bouches-du-Rhône.

1990 Commence à se former au chant et au théâtre à Paris.

2003 Joue dans «Ay Quijote» d’Omar Porras.

2018 Incarne Puck dans «Le Songe d’une nuit d’été» de Joan Mompart.

2020 Campe Basilio dans «Le Conte des contes» d’Omar Porras, au TKM.


Retrouvez tous les portraits du «Temps».