Poésie

Philippe Jaccottet entre dans la Pléiade

Le poète vaudois établi dans la Drôme entre dans la Pléiade. Avec André Malraux et Milan Kundera notamment, il fait partie des rares auteurs à connaître cet honneur de son vivant

Philippe Jaccottet ou comment

se frayer un chemin dans la nuit

Le poète vaudois établi dans la Drôme entre dans la Pléiade. Avec André Malraux et Milan Kundera notamment, il fait partie des rares auteurs à connaître cet honneur de son vivant

Genre: poésie
Qui ? Philippe Jaccottet
Titre: Œuvres
Chez qui ? Edition établie par José-Flore Tappy avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon

Chez qui ? Gallimard, Pléiade, 1628 p. (en librairie à partir du 20 février)

Toute l’œuvre poétique de Philippe Jaccottet rassemblée en un volume, compact, sur papier bible opacifié et sous une couverture en cuir, dorée à l’or fin sur la tranche: le poète vaudois, né à Moudon en 1925, vivant dans la Drôme, à Grignan, depuis 1953, fait son entrée dans la Pléiade, la collection de luxe de Gallimard (lire ci-contre) principalement consacrée à l’édition scientifique des œuvres majeures des littératures francophone et mondiale. A l’évidence, une consécration pour tout écrivain. Sur les 200 auteurs publiés depuis les débuts de la collection dans les années 1930, rares sont ceux à connaître cet honneur de leur vivant. Philippe Jaccottet est le quinzième seulement à avoir pu suivre l’élaboration de cette édition de référence. Après Rousseau, Cendrars et Ramuz, le poète est le quatrième auteur suisse à entrer dans le cénacle.

Cinq années de travaux ont été nécessaires à l’équipe éditoriale pour rassembler, étudier, comparer, analyser, annoter les quelque trente recueils, en vers et en prose, du poète. José-Flore Tappy, collaboratrice scientifique au Centre de recherches sur les lettres romandes, poète elle-même, a été choisie par Philippe Jaccottet pour diriger les travaux. Et c’est un autre poète, le Tessinois Fabio Pusterla, traducteur de Philippe Jaccottet en italien, qui signe la préface.

José-Flore Tappy nous reçoit dans son bureau, sur le campus de l’Université de Lausanne.

Samedi Culturel: Philippe Jaccottet compte parmi les poètes francophones les plus étudiés et les plus traduits. Il entre aujourd’hui dans la Pléiade. Comment expliquez-vous la force d’impact de cette œuvre?

José-Flore Tappy: En France, chez les lecteurs de poésie, Philippe Jaccottet fait l’objet d’une grande ferveur. En Suisse, c’est un peu différent. Il est étudié depuis longtemps à l’université, il est entré au programme du bac il y a deux ans. Mais parmi les poètes et les écrivains, il ne fait pas l’unanimité. Son œuvre, sans doute intimidante, est volontiers tenue à distance, suscitant parfois l’envie, ou l’irritation. On s’identifie à elle ou on l’ignore.

D’où vient cet engouement en France selon vous?

Jaccottet apporte sans doute quelque chose d’assez rare dans la poésie française contemporaine. Ni conceptuelle ni symbolique, inséparable de l’expérience, sa poésie est d’un abord très immédiat, sans être simple pour autant… L’auteur vient à nous, nous sollicite, nous interroge. Sa voix parle d’en bas, c’est une poésie de proximité. Et puis, Jaccottet associe étroitement l’écriture poétique à son propre commentaire. Il est en débat permanent avec lui-même.

C’est-à-dire?

A l’opposé d’un René Char, ou même d’un Francis Ponge qu’il admire par ailleurs, Jaccottet cherche, tâtonne, tente d’approcher quelque chose qui toujours lui échappe, tout en questionnant l’outil même de sa quête: le langage. Il ne parle pas du haut d’un piédestal; il avance d’une intuition à l’autre sans certitudes, creusant les paradoxes; cherchant le lien, la relation entre le sensible et la réflexion. Son origine suisse romande joue certainement un rôle dans cette quête de justesse.

Qu’apporte ce volume de la Pléiade? Change-t-il le regard sur l’œuvre?

Si notre travail permet de l’enrichir, s’il fait bouger certaines évidences, ce serait déjà beaucoup… J’ai toujours eu l’impression que cette œuvre nous échappait en partie, malgré l’abondance d’études – certaines remarquables – qui lui sont consacrées. Quelque chose en elle entrait en dissonance avec la lecture très consensuelle dont elle fait l’objet. Je voulais retourner à l’œuvre, à ses discordances, débarrassée de ses commentaires. Ecouter cet écart-là. Dès le départ, avec mes collègues Hervé Ferrage et Jean-Marc Sourdillon, nous sommes remontés à la genèse de l’œuvre grâce aux archives du poète, déposées aujourd’hui à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne. Cette plongée dans les souterrains de l’œuvre a paradoxalement éclairé la partie visible, et permis de fonder nos intuitions.

Philippe Jaccottet est-il intervenu dans l’élaboration du volume?

En amont, au moment d’établir le sommaire. Impossible de tout reprendre en un volume. Il fallait choisir, donc exclure. Il a rapidement décidé d’écarter ses essais critiques, quelques récits de voyage, son œuvre de traducteur et bien sûr ses correspondances, retenant toute l’œuvre de création, prose et poèmes – à l’exception du tout premier recueil, Trois Poèmes aux démons, que Jaccottet a écarté de manière définitive. En revanche, il a accepté de voir Requiem, longtemps renié, apparaître dans les appendices. A sa demande, nous avons aussi placé chaque recueil à la date de sa première parution.

Vous avez eu un accès complet aux archives?

Oui et il faut le souligner car c’est exceptionnel. Jaccottet nous a même autorisés à les citer et à en publier des extraits. Selon Hugues Pradier, directeur de la Pléiade, une telle confiance serait une première de la part d’un écrivain. Pendant les cinq années d’élaboration du volume, Philippe Jaccottet nous a laissé travailler en parfaite liberté.

Vous évoquiez les idées reçues qui entourent la poésie de Philippe Jaccottet. Quelles sont-elles?

Celle d’un poète du paysage, retiré loin du bruit et du monde social, à la voix plus réticente qu’affirmative; une voix du peu, de la litote, de l’épure, souvent comparée à celle de la poésie japonaise. Pourtant la tradition baroque, de Góngora à Pétrarque et Maurice Scève, s’avère bien plus décisive. Extrêmement vocale, à certains égards proche du théâtre, la poésie de Jaccottet s’adresse au monde et dialogue avec la littérature. Son œuvre – souvent sombre et déchirée – n’est pas d’un seul tenant. Ce n’est pas un poète du retour à la nature, contemplatif et serein. Bien au contraire. Par son travail, il creuse les contradictions et va «vers» la transparence. Il cherche l’allégement sans faire l’impasse sur rien.

Un exemple?

Prenons Leçons, un recueil très sombre sur l’agonie et sur la mort. Vingt-trois poèmes d’un côté, de l’autre un manuscrit de 200 pages d’ébauches abondamment reprises et raturées. On voit l’écrivain se battre avec l’impuissance des mots, se frayer un chemin dans la nuit, l’étouffement. Au final, le chant atteint un paroxysme d’une rare violence – et qui s’apaise au fil des pages. Tant d’exigence force le respect. Une évidence, peut-être. Mais ce qui est passionnant réside dans le faire: comment l’auteur y parvient-il, et que cherche-t-il à dire au juste? Que retient-il de ces démêlés avec lui-même, avec l’absurde et l’anarchie? Vers quoi la poésie nous conduit-elle?

N’a-t-il pas lui-même conforté cette idée d’une poésie venant au fil de la plume?

Certes. En 2005, de passage à la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne pour visiter l’exposition que j’avais montée autour de ses archives, il m’a confié sa surprise: «J’avais oublié combien j’avais travaillé!» Légitime pudeur. Refusant de se retourner sur son propre travail, il a lui-même entretenu l’idée que l’écriture poétique s’imposait à lui de manière non volontaire, presque à son insu. Notre édition rectifie la légende… Sa poésie porte la marque d’une immense exigence.

Il a pourtant élaboré son œuvre à côté d’un gigantesque travail de traducteur.

Il a rendu accessible aux lecteurs de langue française des œuvres réputées parmi les plus difficiles: tout Musil, la poésie de Hölderlin, les redoutables Elégies de Duino de Rilke, les essais et la poésie d’Ungaretti, ou encore la poésie de Góngora. Qu’il ait pu mener une telle tâche en même temps que son œuvre personnelle est assez vertigineux. Grand lecteur de romans, il n’a cessé aussi de commenter par des essais critiques l’œuvre de ses contemporains, créant des liens, de Sarraute à Beckett et Claude Simon, de Faulkner à Ramuz et à Catherine Colomb… En poésie, il a suivi tout ce qui s’écrivait, mettant sa plume au service de voix nouvelles dont il pressentait l’importance, et souvent dès le premier livre, comme celles de Bonnefoy ou Du Bouchet.

Comment Grignan, le village dans la Drôme où il vit depuis 1953, est-il entré dans sa vie? C’est la beauté des paysages qui l’a conduit là-bas ou bien l’émerveillement est-il venu ensuite?

L’émerveillement est venu ensuite et de façon inattendue. Jusque-là très urbain – il grandit à Lausanne puis s’installe à Paris –, Jaccottet découvre le paysage plus tardivement, en s’installant dans cette région pour des questions avant tout économiques. Et bien avant la vogue du retour à la nature, qui fera du sud de la France un pôle d’attraction généralisé. Il éprouvait aussi la nécessité de prendre ses distances avec les milieux littéraires parisiens. Au fond, tant avec la Suisse romande, quittée depuis longtemps, qu’avec Paris, Jaccottet a toujours entretenu des liens souples et libres.

Vivre à la périphérie pour mieux exprimer ce que l’on a à dire, il faut une sacré force pour faire cela, non?

Je le rapprocherais d’un Claudio Magris par cette indépendance d’esprit, cette identité de frontière, où la marge crée un décalage fécond. Même mobilité intérieure, même attention aiguë à leurs contemporains, même dimension européenne. Magris, de fait, n’a jamais séparé la littérature du voyage et de l’approche de l’autre, ni Jaccottet la poésie des échanges et du dialogue, ces «transactions secrètes» entre les voix. Jaccottet se situerait un peu entre Claudio Magris et Peter Handke – autre écrivain excentré –, à la fois par cette vaste culture qui façonne son écriture, une écriture nourrie d’intertextualité, et par cette prédilection pour la note, le fragment, l’instantané; ce «journal du regard» qu’on trouve aussi bien chez Handke que dans les Semaisons de Jaccottet. Quand on vient de Carinthie, de Trieste ou de Suisse romande, à la frontière des langues et des pays, on a en commun une perception aiguë de l’ailleurs et de la différence. Ces auteurs, chacun à leur manière, traversent les frontières sans les ignorer ni les effacer.

Quels ont été ses modèles au moment de sa formation?

Après Ramuz qu’il lisait et admirait, il découvre l’œuvre de Gustave Roud, en 1941. Il a 16 ans. Roud poète, mais aussi le traducteur, devient un compagnon de route, un repère, un interlocuteur de chaque instant malgré les distances; ouvrant à Jaccottet notamment les portes de la poésie romantique allemande. Un autre phare dans ces jeunes années, à l’opposé de Roud, a été l’amie peintre Lélo Fiaux, une personnalité solaire qui organisait des fêtes dans son atelier à Lausanne. C’est elle qui lui fera découvrir Rome et l’Italie, devenue le pays d’élection. Roud et Lélo Fiaux, l’inquiétude et la fête, l’introspection tourmentée et l’allégresse du partage, deux faces inséparables chez Jaccottet.

Il n’est pas l’ascète de Grignan, autre image qui lui est associée?

C’est un cliché, tout comme son non-engagement. Jaccottet est plus qu’un poète. C’est un passeur. Attaché à transmettre l’héritage de ses pères, mais pleinement dans son temps. Ni «conservateur» ni «révolutionnaire», il tente de relier l’avant et l’après, fait dialoguer la mémoire et l’avenir, la culture et la nature; comme il met en balance dans son œuvre l’ombre et la lumière. Passant de l’acquiescement à la révolte, saisi par la beauté du monde mais hanté par l’horreur de la dégradation et de la mort, il cherche une voie, une position d’équilibre. Dans la langue même et dans les mots, aussi bien en prose qu’en vers, il travaille le mouvement, le passage, la transition.

On a aussi l’impression à le lire d’entendre quelqu’un parler. Comment l’expliquez-vous?

On pourrait dire qu’il n’écrit pas «pour» le lecteur, mais qu’il s’adresse à lui. Ses recueils ne sont pas des aboutissements; ils sont des moments sauvés, des haltes provisoires dans un mouvement inachevé. Pour nous lecteurs, pris dans les impasses du quotidien, c’est une leçon magnifique de voir un homme aux prises avec les mots, qui interroge les textes pour mieux comprendre la vie et avance avec elle. Le «je» chez Jaccottet, celui qui réagit, ressent, éprouve, est toujours présent, prêt à s’émerveiller, comme si l’auteur avait gardé intact le regard amoureux de la première fois. Ses émotions nous concernent. C’est une œuvre rare, vraiment singulière aujourd’hui. La poésie contemporaine, souvent altière, préoccupée d’elle-même, semble parfois nous exclure ou nous tenir à distance. Celle de Jaccottet au contraire nous appelle et nous parle; elle nous parle de ce qu’elle cherche – non de ce qu’elle sait –, avec un mélange d’ardeur et de grande douceur; elle nous accompagne.

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Philippe Jaccottet

«Observations» (1951-1956)

«Je crois que mon désir serait tout bêtement d’être éternellement mortel»
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