«J'aurais voulu parler sans images, simplement ouvrir la porte»… Cette simplicité, cette gravité transparente, qu'atteignent de si nombreux poèmes de Philippe Jaccottet, de quel parcours sont-elles le fruit? Réalisée par le Centre de recherches sur les lettres romandes, une double exposition lausannoise tente de répondre à cette question, grâce à un précieux ensemble de documents choisis dans l'important fonds Philippe-Jaccottet, propriété de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne (BCU). Présent lors du vernissage de l'exposition, le poète et traducteur vaudois a répondu à quelques questions.

Le Temps: Comment avez-vous pris la décision de déposer vos archives à Lausanne?

Philippe Jaccottet: Je n'ai pas beaucoup réfléchi, ni beaucoup hésité, cette décision s'est imposée d'elle-même. Cela me paraissait normal et naturel: c'est à Lausanne que j'ai fait mes études, ma formation est liée à cette bibliothèque. Je connaissais personnellement son ancien directeur, Jean-Pierre Clavel. Mais ma correspondance avec des écrivains français est déposée à Paris, à la Bibliothèque Doucet.

– Que représentent dans votre travail les archives, les brouillons, les avant-textes?

– Instinctivement, je suis anti-

archiviste. Longtemps, j'ai vu une sorte d'obscénité à conserver mes brouillons, comme si la poésie était quelque chose de presque trop pur pour supporter ces scories. Je ne suis pas attiré par le retour sur le passé, les souvenirs d'enfance, les traces du travail… Ce que j'avais à faire, c'était d'écrire les poèmes, comme eux-mêmes avaient envie que je les écrive, en cherchant plutôt à garder un peu de fraîcheur. Je ne me reporte pas à des documents anciens. Une fois un recueil terminé, j'oublie ce qui l'a précédé. Cela jusqu'au jour, je ne m'en cache pas, où j'ai vu que je pouvais vendre mes manuscrits: je connaissais des difficultés matérielles – et du moment que les chercheurs pouvaient en être contents…

– «La poésie est plutôt un état qu'une façon de s'acharner sur les mots», dites-vous dans le film Plan-Fixe qui vous est consacré. Un «état», à en croire les manuscrits exposés, qui n'exclut pas un travail…

– Il y a une sorte de mythe qui veut que je ne retouche que très peu mes textes. Je nuancerais ce propos. Il me semble, oui, que j'ai travaillé. Mais ce n'est certainement pas un acharnement. Même le mot «travail» me semble exagéré. La comparaison qui me vient est celle de la barque qui descend une rivière: je corrige le mouvement, à coups de rames.

– Vos recueils sont-ils concertés à l'avance, établissez-vous un plan préalable?

– Rarement. Leçons a été un cas très difficile. Le livre s'est fait lentement, péniblement, à partir de notes que j'avais prises au cours de cette fin de vie qui est le sujet du recueil. Pour «Le mot Joie», il s'agissait d'une bourse de travail; je disposais de nombreuses ébauches sur ce thème, parmi lesquelles il a fallu choisir, mettre de l'ordre. Mes recueils sont cela, en général: je mets bout à bout des poèmes qui se sont suivis, et qui finissent par constituer un ensemble. Dans le cas de Cahier de verdure, je disposais d'ébauches, de rêves, de fragments; à partir de ce matériau, le livre a trouvé sa forme composite.

– Et comment décider que la dernière version est la bonne?

– C'est purement intuitif: on voit à un certain moment qu'on ne peut pas aller plus loin, sinon en fatiguant exagérément le texte.

– A la Riponne, on peut voir une lettre de Ramuz, qui répond à l'envoi de votre premier livre: l'avez-vous rencontré?

– Non, jamais. Je l'ai vu de loin, il donnait une conférence dans un auditoire de Rumine. Au contraire de Gustave Roud, il avait la réputation d'être intimidant, et je n'avais pas envie de m'approcher de lui. Je ne me souviens pas très bien de cette lettre, mais je pense qu'il devait me dire qu'il

n'aimait pas le lyrisme flou et aérien… Plus que l'œuvre poétique (j'ai dû savoir par cœur, dans les années trente, des extraits du Chant de notre Rhône), ce sont surtout les grands romans de la maturité, qui m'ont longtemps accompagné. Et aujourd'hui, avant tout, les nouvelles de la dernière période.

– Une vitrine est consacrée à vos livres «illustrés» par des peintres; une autre, à la longue amitié qui vous lie à Gérard Palézieux. Enviez-vous parfois les peintres?

– Non, j'envierais plutôt les musiciens! La peinture s'est révélée à moi relativement tard, d'abord dans l'atelier de Lélo Fiaux, qui était à Lausanne une enclave parisienne… Et à travers la figure de René Auberjonois, que j'admirais énormément. Mais c'est plus tard, à Paris, et surtout après mon mariage, à Grignan, que j'ai commencé à vraiment regarder la peinture. Si connivence il y a avec l'art de Palézieux, c'est par son côté intime, secret; et personnellement, par une amitié, un voisinage de natures. Décisif, pour moi aussi après tant d'autres, serait sans doute l'exemple de Cézanne. D'un point de vue hölderlinien, si l'on peut dire, dans la mesure où, chez lui, le paysage touche au sacré. Je pense en particulier aux aquarelles de ses dernières années: c'est cela qu'il me faudrait faire.