Avec d’autres lecteurs peut-être qui cheminent depuis longtemps en compagnie de cette voix qui s’est tue, je pense aujourd’hui aux montagnes qui entourent Grignan et à cette nuit de lune qu’évoque une page de La Promenade sous les arbres: «Le Ventoux n’était plus qu’une vapeur, il n’était lui-même presque plus rien que l’indication du lointain et la dernière partie perceptible de la terre». Emotion de relire, dans ce livre, les mots choisis par le poète pour dire le silence et l’immobilité de cet instant où toute clôture semble abolie.

Avec la disparition de Philippe Jaccottet, décédé dans la nuit de mercredi à jeudi, une génération s’efface. A côté d’André du Bouchet, de Jacques Dupin et d’Yves Bonnefoy, et plus près de nous d’Anne Perrier, il était le dernier de ces grands poètes qui ont renouvelé la poésie de langue française dans l’immédiat après-guerre.

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«Pour le monde et de ce monde»

Les poèmes d’Airs, sensuels et fougueux, le récit presque confidentiel d’A travers un verger, la violence funèbre de Leçons, la polyphonie de Truinas, ou encore les foisonnantes pages de carnets publiées dans les volumes successifs de La Semaison: on entre de plain-pied dans chaque livre de Jaccottet. On n’y est jamais captif, car à part L’Obscurité (1961), sombre fable en forme de soliloque, tous, même les nombreux livres de deuil, sont à claire-voie, tentes de toile plutôt que maisons de brique. D’un bout à l’autre, sans aucune emphase, sur le ton souvent de la conversation la plus vivante, Jaccottet fait de nous ses interlocuteurs. «Un mot de passe pour les pauvres, les solitaires, en vêtements de tous les jours.» C’est ainsi que le poète envisageait la poésie en 1955. Loin des voix plus péremptoires ou plus sibyllines de certains de ses contemporains, il aura gardé le cap d’une telle parole, «pour le monde et de ce monde» (Notes du ravin, 2001).

L’œuvre poétique de Philippe Jaccottet, parue pour l’essentiel chez Gallimard, a été rassemblée en 2014 dans la Bibliothèque de la Pléiade, édition remarquablement annotée, qui en révèle toute la souple cohérence. Seuls de rares écrivains suisses ont obtenu cette reconnaissance, et aucun de son vivant. La poésie de Jaccottet fait l’objet de nombreuses études critiques, elle est traduite dans un grand nombre de langues. Traducteur d’envergure, il a fait découvrir Robert Musil en France, a traduit Hölderlin et Rilke, Ungaretti, Góngora, Mandelstam et bien d’autres. Lecteur immense et généreux, il a publié, en Suisse et en France, plusieurs anthologies poétiques; il est également l’auteur de centaines de notes critiques, dont certaines ont été réunies en volumes. L’important choix de chroniques reprises dans L’Entretien des Muses offre une initiation incomparable aux différents enjeux de la poésie du milieu du XXe siècle en France – en même temps que s’en dégage en filigrane la vision toute personnelle de Jaccottet.

Réactions au décès de Philippe Jaccottet

Malgré les nombreux prix et les honneurs qui ont salué son travail, Jaccottet a toujours craint et refusé d’être figé en un personnage officiel, il a su se «garder léger». Sa vie, qu’il aurait parfois rêvée presque anonyme, discrète comme celle des maîtres japonais du haïku tout entier voués à l’accueil des signes, frappe par de longues fidélités et une continuité sans rupture.

Rencontres multiples

Il est né à Moudon en 1925. Quelques années plus tard, sa famille s’installe à Lausanne, où il accomplit sa scolarité et ses études de lettres. L’un de ses professeurs est le grand helléniste et humaniste André Bonnard. Avec d’autres étudiants, Jaccottet fréquente l’atelier de l’artiste peintre Lélo Fiaux, et celui du marionnettiste Gilbert Koull, foyers de gaieté et d’amitié dans ces années sombres. Deux autres rencontres vont donner une impulsion essentielle à sa vocation naissante: Gustave Roud, d’abord, qui deviendra son mentor et son ami, le modèle d’une conception de la poésie. Leur correspondance témoigne d’une profonde complicité qui durera jusqu’à la mort de Roud. Autre rencontre décisive, l’éditeur Henry-Louis Mermod, qui lui confie une première traduction: La Mort à Venise, de Thomas Mann, et publie en 1947 son poème Requiem, inspiré par un tragique épisode du maquis du Vercors.

En 1946, les frontières s’ouvrent, le jeune poète découvre avec émerveillement l’Italie; lors d’un premier voyage à Rome, il fait la connaissance d’Ungaretti, dont il sera bientôt l’ami et plus tard le traducteur. Jaccottet s’établit à Paris où il travaille pour Mermod. Sept hivers parisiens lui font découvrir le milieu littéraire. Des amitiés se nouent avec des aînés, Francis Ponge, Henri Thomas, Pierre Leyris. Au contact de ces fortes personnalités, Jaccottet mûrit ses choix poétiques et personnels. En 1953, L’Effraie paraît chez Gallimard, qui sera désormais le principal éditeur du poète. S’engage une collaboration à la NRF, qui durera quarante ans. La même année, il épouse la peintre Anne-Marie Haesler, d’origine neuchâteloise, et le couple s’installe définitivement à Grignan, dans la Drôme. C’est-à-dire en retrait du milieu littéraire parisien, et à la bonne distance aussi de la Suisse romande, avec laquelle Philippe Jaccottet maintient de nombreux liens personnels et professionnels: il collabore régulièrement à plusieurs revues et journaux romands, et bien plus tard, c’est à Lausanne qu’il choisira de déposer ses archives, à la Bibliothèque cantonale et universitaire, et c’est à José-Flore Tappy, chercheuse à l’Université de Lausanne, qu’il confiera la responsabilité de diriger l’équipe chargée de l’édition en Pléiade.

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A Grignan, un équilibre de vie est trouvé: ses traductions et son travail de critique permettent à Jaccottet de subvenir aux besoins de sa famille, tout en sauvegardant l’espace de liberté dans lequel l’œuvre pourra s’épanouir, dans les marges des travaux alimentaires. Sa puissance de travail lui permet de mener à bien de vastes chantiers d’édition et de traduction, mais amitiés, fêtes, musique, promenades et voyages ont leur place dans un art de vivre bien moins austère et sédentaire qu’on pourrait croire: les «billets» que Jaccottet envoie à la Feuille d’avis de la Béroche (repris pour la plupart dans Tout n’est pas dit, Le Temps qu’il fait, 1994) en donnent une juste idée, de même que, pour les années plus récentes, les pages à la fois aiguës et tendres qu’Amaury Nauroy consacre à cette petite «tribu de poètes et d’artistes» dans Rondes de nuit (Le Bruit du Temps, 2017, rééd. 2019).

Mais l’installation à Grignan apporte surtout au poète la révélation bouleversante du paysage. C’est tout d’abord sous une forme plus réflexive, en prose, dans La Promenade sous les arbres, Eléments d’un songe, puis Paysages avec figures absentes, que Jaccottet interroge certains lieux très humbles, et la forte émotion qu’ils suscitent en lui, réajustant sans cesse ses mots et sa pensée, passant au crible ses images pour approcher au plus près une réalité fuyante et essentielle. A partir d’Airs (1967), poèmes et proses se succèdent, allant jusqu’à alterner à l’intérieur d’un même livre dans Cahier de verdure (1990). Dans Ce peu de bruits (2008), la sensation vive du poème, l’autoréflexion, les notes et réminiscences de lecture se rejoignent dans un recueil librement composé. Comme si la mouvante chambre d’échos que constituent les différents livres, avec leur musique, leur réflexion, leur accueil passionné des signes, se recueillait en un seul geste: «J’ai fait provision d’herbe et d’eau rapide / Je me suis gardé léger / Pour que la barque enfonce moins.»


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