Torrents d’applaudissements. Philippe Jordan pose sa main sur le cœur. Le chef zurichois renvoie des sourires au public qui tape des pieds et fait résonner des «bravos» dans l’amphithéâtre du Festival de Bayreuth. On sent le chef ému malgré sa pudeur typiquement suisse- allemande. Philippe Jordan a bravé le cap des six heures de Parsifal (de 16 heures à 22 heures!) et maîtrisé l’acoustique réputée difficile de la fosse d’orchestre. «Tous les chefs vous le diront: ce n’est pas agréable de diriger à Bayreuth. L’acoustique est très sèche dans la fosse. On entend mal les chanteurs. Mais c’est fascinant de voir à quel point Wagner était un visionnaire», dit Philippe Jordan.

Faire ses débuts à Bayreuth, c’est toucher le Graal. Le festival allemand est le saint des saints pour la musique de Wagner – ou presque. Philippe Jordan est l’un des rares élus à pouvoir diriger dans le festival que Wagner fonda dans les années 1870 pour y faire jouer La Tétralogie et son ultime opéra Parsifal. Le maître a supervisé lui-même les plans et la construction du «Festspielhaus», vaste construction conçue d’après un plan de Gottfried Semper, dont la salle tout en bois est inspirée de l’amphithéâtre d’Epidaure. Il a voulu y atteindre une fusion des timbres orchestraux et un équilibre naturel entre les chanteurs et l’orchestre qui l’a amené à créer une fosse d’orchestre fameuse. Imaginez un antre, creusé en partie sous la scène et invisible du public, dont le son parvient dans la salle après avoir rejailli sur le fond du mur de scène de telle sorte qu’il enserre littéralement les chanteurs. Chaque année, des milliers de mélomanes rêvent d’apprécier cette acoustique qui confine au surnaturel. Il faut parfois attendre dix ans – tellement la demande est forte – pour obtenir ses places…

L’onction d’Eva Wagner

Philippe Jordan a lui-même attendu avant de se rendre à Bayreuth. Il craint le culte (excessif) de Wagner. Il n’a pas l’âme d’un pèlerin. «J’adore Wagner, un des plus grands génies musicaux et théâtraux, mais je ne me vois pas comme «wagnérien». J’ai toujours un peu évité Bayreuth.» Le jeune chef aux yeux bleus, sourire d’argent, a pourtant beaucoup dirigé le compositeur. A 37 ans, il est directeur musical à l’Opéra de Paris – un poste phare! Les Parisiens l’adorent, comme ils appréciaient son père, Armin Jordan, également chef d’orchestre, qui fut chef titulaire de l’Orchestre de la Suisse romande. Armin était fou de Wagner. Il le dirigeait «non pas à la française», comme le dit Philippe Jordan, mais de manière «lyrique, impressionniste, méditerranéenne, avec la lumière, des couleurs». Bref, tout sauf les lourdeurs teutonnes. Le petit Philippe a beaucoup été influencé par son père. Il ne voulait pas céder au germanisme de rigueur. C’est pourquoi il s’est longuement tenu à l’écart du festival.

Jusqu’à ce que le hasard fasse bien les choses. En avril 2010, Philippe Jordan est appelé à diriger Les Maîtres chanteurs de Wagner à l’Opéra de Zurich. «Je devais prendre l’avion, quand le nuage de cendres du volcan Eyafjöll en Islande m’a empêché de faire le voyage. J’ai donc pris la voiture, de Berlin à Zurich, en passant par Leipzig, Bayreuth et Nuremberg…» Des lieux hantés par le souvenir de Wagner: Bayreuth où Wagner créa le «Festspielhaus»; Nuremberg où se passe l’action des Maîtres chanteurs; et Zurich où Wagner a vécu et rédigé les premières esquisses de L’Anneau du Nibelung (ou Tétralogie). «A ce moment-là, j’avais aussi entamé La Tétralogie à l’Opéra de Paris avec les deux premiers volets du cycle, L’Or du Rhin et La Walkyrie. Or une chose principale de la partition de La Tétralogie que je ne connaissais pas, c’est l’acoustique et le son de Bayreuth. Passant en voiture près de Bayreuth, je me suis dit que j’étais «obligé» d’y aller: il me fallait découvrir l’acoustique et voir quelques spectacles là-bas.»

Comme chef d’orchestre célébré à Salzbourg et Paris, Philippe Jordan a ses entrées. Il a des liens privilégiés avec Eva Wagner-Pasquier, arrière-petite-fille du compositeur et l’une des directrices du festival. Trois mois plus tard, à l’été 2010, le voici à Bayreuth. Il assiste à la prégénérale et à la générale de La Tétralogie dirigée par un confrère, le grand chef allemand Christian Thielemann. Il découvre la fosse d’orchestre et surtout le son qui en émane quand on est assis dans la salle. «J’ai vu que ce lieu a quelque chose de fascinant qu’on ne peut pas nier.» Il s’installe dans la fosse pendant un acte des Maîtres chanteurs (autre opéra de Wagner joué à Bayreuth) pour s’apercevoir de la différence «considérable» entre le son dans la fosse et dans la salle. «L’orchestre est tellement lointain dans la salle que je voulais savoir comment ça sonne dans la fosse.» Comme beaucoup, Philippe Jordan s’éprend du cadre, de cet immense parc qui entoure le «Festspielhaus», superbe en plein été et où l’on oublie tout lien avec le quotidien. «L’idée de faire jouer La Tétralogie dans la tranquillité et le silence de la nature est visionnaire elle aussi.» Voyant l’enthousiasme du jeune chef, Eva Wagner l’invite à diriger Parsifal à l’été 2012 – il remplace le chef Daniele Gatti. Le Zurichois signe l’engagement malgré un agenda surchargé à l’Opéra de Paris. Encore faut-il maîtriser l’acoustique si particulière de Bayreuth…

«La fosse,abîme mystique»

La fosse elle-même ressemble à un antre qui serpente sous le plateau – un «abîme mystique» disait Wagner. Parce qu’elle est partiellement recouverte et descend à la verticale comme un escalier, le chef d’orchestre n’a pas le contrôle de tous les paramètres. Il a des assistants qui le secondent dans son travail à l’aide d’un téléphone placé à côté de lui. «Le chef a la plus mauvaise place et doit accepter qu’il dépend des assistants et des gens dans la salle qui lui disent: c’est comme ci, c’est comme ça…» Il doit surtout compenser la perte de puissance étant donné la profondeur de la fosse. «Il faut jouer beaucoup plus intense, beaucoup plus fort dans l’orchestre pour installer un son. Et puis il faut exagérer l’articulation: les petites notes qui n’ont pas de poids, on ne les entend pas dans la salle.» Un travail minutieux que Philippe Jordan compare à la mécanique d’un horloger.

Le chef suisse a l’habitude de ces réglages avec l’Orchestre de l’Opéra de Paris à Bastille. Là aussi, la fosse est assez profonde. Mais l’équilibre avec les chanteurs n’est pas aussi difficile à réaliser. «On entend mal les chanteurs à Bayreuth. Il faut développer un «feeling»: quand est-ce que l’orchestre joue trop fort pour les chanteurs?» Philippe Jordan se fie à son oreille. S’il entend les chanteurs «tout juste» dans la fosse en dépit de la masse orchestrale, «c’est bien dans la salle». S’il ne les entend plus, c’est que le niveau sonore est trop élevé et que le public ne les entend sans doute pas non plus. Au-delà de l’équilibre, il évoque la coordination délicate à régler. «Comme le son de l’orchestre est projeté d’abord sur le plateau et après dans la salle, il y a un petit décalage avec les chanteurs qui chantent directement dans la salle. Les chanteurs eux-mêmes doivent accepter de traîner un peu sur la battue du chef – mais pas trop! – et le chef doit accepter qu’il les entend un peu après l’orchestre.»

«Le chefcomme un phare»

L’architecture même de la fosse, partiellement recouverte, suppose que certains instruments ressortent plus fortement que d’autres. «Toute la difficulté consiste à équilibrer les groupes instrumentaux, explique le jeune chef, car les uns sont sous la scène, les autres à découvert.» Les cuivres et timbales sont carrément tout au fond, au creux de l’abîme, «ce qui est très bizarre», note Philippe Jordan. Les premiers violons sont placés à la droite du chef alors qu’ils sont habituellement à sa gauche. Une manière de faire rejaillir le son des premiers violons «vers la scène», et non pas à l’intérieur vers le mur. Le chef d’orchestre domine tout ce beau monde du haut de son podium, mais il est lui-même recouvert d’une voûte. «Tout est concentré sur le chef qui est comme un phare dans cette fosse, qui peut coordonner tous les points du plateau et de la fosse.»

Peut-être le plus déconcertant, c’est la sécheresse du son. Philippe Jordan compare le phénomène à celui de prises de son dans un studio d’enregistrement auxquelles on rajoute de la réverbération dans un second temps. «Dans la fosse, l’orchestre sonne assez fort, très sec. Le son de l’orchestre va d’abord au plateau; puis il se mêle à celui des chanteurs. C’est sur le plateau et dans la salle en bois que les «réverbes» s’installent.» Les imposantes colonnades néoclassiques, sur les flancs de la salle, aident à projeter le son et à lui donner du relief – «ce n’est pas seulement pour imiter le théâtre grec», dit Philippe Jordan.

Le silence du Graal

Un vrai casse-tête qui présuppose une connaissance intime du lieu. «Je suis venu à l’été 2011 pour entendre la production de Parsifal que j’allais diriger cet été. J’ai pu poser des questions aux assistants et au chef de chœur pour être suffisamment préparé.» S’il acquiert peu à peu un «feeling» pour la fosse, Philippe Jordan dit qu’il est impossible de relâcher la tension. «On n’est pas là pour baigner dans les sons wagnériens comme dans d’autres maisons d’opéra; il faut rester très concentré et penser très techniquement.» Un défi qu’il prend à cœur. «C’est cet aspect technique qui me fascine comme un violoniste qui a un nouveau Stradivarius ou un nouvel archet pour voir comment ça fonctionne.»

Jeudi, il flottait une atmosphère des grands soirs à Bayreuth. Soudain, la salle s’est obscurcie. A peine une lueur qui permettait de deviner le grand rideau sombre, couleur anthracite. Campé dans la fosse, Philippe Jordan a brisé le silence avec les premières notes du «Prélude» de Parsifal. Un souffle mystique a jailli dans l’amphithéâtre. Tous étaient suspendus à la musique de Wagner. Dressant des courbes souples, soyeuses, élastiques, visant la clarté, la transparence, Philippe Jordan a mené ce grand «festival scénique sacré» (Bühnenweihfestspiel) avec noblesse. Une direction moins sombre et burinée que celle de son prédécesseur Daniele Gatti, mais une force d’évocation ponctuée d’éclats sombres, d’envolées mystiques. Et la mise en scène immensément riche, pleine de métaphores et de références à l’histoire de l’Allemagne et de Bayreuth, du Norvégien Stefan Herheim.

Cette magie-là n’est pas donnée à tous. Philippe Jordan a la grâce des élus. Il parle de son art comme un mécanicien horloger, mais sait rendre les armes quand la musique de Wagner parle d’elle-même. Silence et contemplation. Le public applaudit. Le jeune chef trentenaire sourit, s’empresse de rejoindre ses coéquipiers, choristes et chanteurs, presque gêné de tant d’honneurs.