«Je suis heureux de ne plus être un jeune chef»

Inédits Le Suisse Philippe Jordan amène son Orchestre de l’Opéra de Paris pour la première fois à Genève

Dans la capitale, il fait enfin entrer au répertoire «Le Roi Arthus» de Chausson

Quelle saison! Dans son bureau lumineux qui survole Paris au bord de la place de la Bastille, Philippe Jordan ne donne ni dans le triomphalisme, ni dans la fausse modestie. Sous la photo de son père Armin, ancien chef emblématique de l’OSR, il reste naturel, et calme. A la question «Etes-vous heureux?», un franc «Oui. Vraiment!» C’est que le cru 2014-2015 aura été particulièrement riche pour lui, à la fin de sa sixième année à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Paris.

Pour ses 40 ans, le temps semble s’être accéléré. Philippe Jordan a pris ses fonctions au Wiener Symphoniker, jusqu’en 2019. Sa première expérience symphonique au long cours est déjà entérinée par la récente parution d’un enregistrement de la fameuse «Pathétique» de Tchaïkovski. Son contrat vient d’être prolongé jusqu’en 2021 par le nouveau directeur de l’Opéra national de Paris, Stéphane Lissner, avec qui des projets stimulants de cycles et de modernité s’annoncent. Et un magnifique disque Ravel vient de sortir chez Erato, avec son orchestre français (Daphnis et Chloé complet et La Valse).

Le Temps: Vous avez commencé très jeune à diriger, et vite gravi les marches de la reconnaissance. Qu’est-ce qui vous fait avancer?

P hilippe Jordan: Le désir, toujours. Dès l’enfance, entre un père chef d’orchestre et une mère danseuse, l’envie de la scène musicale était puissante. Après le piano, la pratique chorale et le violon, l’opéra m’est devenu constitutif, vital. Une mission. La routine est quelque chose d’inenvisageable pour moi. Tout ce qui se présente pour ouvrir ou transformer mon horizon me porte.

Vous venez de vous lier à l’Orchestre symphonique de Vienne. Le lyrique ne vous suffit donc plus?

– C’est plutôt l’occasion d’élargir ma palette. Et de réunir mes deux origines francophones et alémaniques. Depuis dix ans de collaborations viennoises ponctuelles, l’envie est venue d’approfondir la relation. L’expérience de chacun des deux orchestres nourrit l’autre. Paradoxalement, la pratique symphonique est un défi pour moi, alors que l’opéra est plus compliqué à gérer. Sur scène, l’exigence et la concentration sont plus intenses car la musique pure ne s’appuie sur aucun texte, décor ou mise en scène. C’est une abstraction qu’il faut rendre concrète et parlante, sans faute. En fosse, on doit régir plus d’éléments extra-musicaux et les intégrer à la partition. Mais on est moins à nu. Un accroc peut mieux glisser dans le flux général.

L’Orchestre de l’Opéra de Paris vient pour la première fois à Genève. C’est une tournée importante?

– Je trouve essentiel que les musiciens sortent de la fosse, touchent différemment leur public, et en gagnent d’autres. En six ans, les concerts à l’Opéra sont passés de trois à neuf par saison. Tourner avec un programme qu’on ne joue qu’une fois permet de creuser l’interprétation. Il est bon d’éprouver ailleurs une partie de l’actuelle intégrale parisienne des symphonies de Beethoven. Nous jouerons la «Pastorale» au Victoria Hall. Quant au 4e Concerto pour piano, dont j’ai enregistré les cinq avec François-Frédéric Guy, il sera joué par Nelson Freire. C’est aussi une façon de découvrir, partager et transformer la vision d’une œuvre que de la donner avec différents solistes. Là aussi, on s’enrichit mutuellement.

Comment s’est imposé le choix du «Roi Arthus» créé en 1903, que vous faites entrer à l’Opéra de Paris?

– Depuis mon arrivée, j’avais envie de défendre aussi le répertoire français, et des œuvres rares. Il se trouve que mon père a réalisé un enregistrement de référence et qu’il a sorti cet opéra de l’ombre dans les années 80. Il y a une part génétique, probablement, dans ce choix.

Et parce que l’ouvrage est très wagnérien d’influence?

– Oui, c’est vrai. Chausson a aussi composé le livret, comme Wagner qui me fascine. On a reproché au Roi Arthus d’être directement issu de Tristan. Mais l’écriture est très française dans sa texture orchestrale, sa prosodie, sa poétique et sons sens dramaturgique.

Etes-vous aujourd’hui arrivé à un point d’équilibre?

– Je suis heureux de ne plus être un jeune chef. Les premières fois, c’est trop de stress! Maintenant, je me sens prêt à transmettre. La nouvelle académie de l’Opéra va aider les jeunes, tout en permettant aux musiciens de l’orchestre de se reposer des questions sur leurs habitudes de jeu. J’aime beaucoup ça.

L’Orchestre philharmonique de Berlin demain?…

– Je ne l’ai dirigé qu’une fois. J’étais alors trop inexpérimenté, n’ayant pas encore affronté de phalanges symphoniques de haut niveau.

Victoria Hall, me 20 mai à 20h. Loc. et rens. 022 319 61 11, www.caecilia.ch

«Je trouve essentiel que les musiciens sortent de la fosse, touchent différemment leur public».