«Le lit, c'est mon grand truc. Je dors jusqu'à quinze heures par jour. Et je reçois beaucoup au lit, à l'image d'une vieille cantatrice dépressive. Depuis tout petit, je suis et vis à côté du monde. Et la musique m'a permis de rester comme ça. C'est une chance.» L'aveu de flemmardise de Katerine surprend à peine tant il traîne une réputation de désinvolte surdoué. Un extrait de 8ème ciel, son nouvel album jouissif, colle bien aussi à ce personnage lunaire, chanteur trop facilement étiqueté «bébête»: «Quoi de plus difficile que d'être inutile, d'être du vent, de n'être rien et être tout… avec du style, le style avant tout/C'est extraordinaire que de ne rien faire…»

Loin de son matelas favori, Philippe Katerine, dandy au cœur d'enfant, donne audience assis sur la banquette en skaï d'un vieux bistrot de la place du Tertre. Au sommet de cette butte de Montmartre du Paris rétro, à deux pas du Sacré-Cœur, il évoque pudiquement son 8ème ciel, cinquième opus pop aux divins et luxuriants arrangements. Et son «hobby», la chanson.

Occupation qu'il pratique de manière ludique depuis l'âge de 15 ans. A titre personnel et souvent pour les autres: il a signé les dernières chansons d'Anna Karina, l'album bossa nova de sa moitié Helena et celui de deux Japonaises dénommées les Sœurs Winchester, des musiques de film et des titres pour les deux albums de Bertrand Burgalat, un alter ego qui partage avec Katerine le goût du psychédélisme seventies. Quand ça lui chante, cet artiste désenchanté qui croit «au chiffre huit mais pas au destin» se montre magnifique. Pour le fantasque Vendéen né un 8 décembre 1968 et révélé en auteur précieux voici dix ans avec Les mariages chinois, première collection de délicieuses minauderies pop, écrire des chansons est «une activité comme une autre, qui me délasse, m'équilibre. Comme j'aime bien manger ou aller au cinéma.» Cheveux en bataille, l'air engourdi malgré l'heure très avancée de la matinée, il ajoute: «Certains accouchent dans la douleur, moi c'est de la détente, un pur loisir. La musique m'occupe en temps normal deux heures par semaine.» Chanteur de charme à la voix sirupeusement élégante, adepte de collages surréalistes et compositeur aventureux, Katerine a développé un langage singulier. Entre prose moderne et musiques rétro classieuses, le Nantais d'origine batifole avec les mots au gré des envies. Et 8ème ciel ne déroge pas à cette règle d'un univers où l'atmosphère prime souvent sur le sens. «Mes chansons sont autant de sensations de l'instant et doivent restituer une image précise que j'ai en tête. Si elles paraissent fluides, c'est qu'elles sont à l'image de ma vie sereine.»

Condensé d'histoires absurdes volontiers égomaniaques, de savoureuses mises en scène, cet exercice de style abrite ainsi une réjouissante liberté de ton. Trois ans après Les créatures et L'homme à trois mains, un double album qui plaçait déjà la barre très haut en matière de légèreté avec sa déclaration d'amour à un poulet tout juste avalé, sa galerie de personnalités frivoles ou schizophréniques et son inventaire d'obsessions (hôpitaux, oiseaux, sexe, religion), 8ème ciel saute du coq à l'âne avec une gourmandise plus affirmée encore. Au lieu de «Je vous emmerde», Katerine chante cette fois des choses plus ahurissantes comme «C'était beau à vomir», «Je fais de ma vie un chef-d'œuvre que l'on visite pour 100 francs tous les deux ou trois ans», «J'écrase des insectes merveilleux sur des visages adolescents absolument consentants» ou «Bonjour mes jambes et mes bras, bonjour la fenêtre en bois…»

Autant de morceaux exquis qu'il a choisis pour la seconde fois de garnir avec un trio d'improvisateurs fougueux, Les Recyclers, empruntant autant au jazz qu'à l'électronique ou aux musiques tribales. Ses textes libres, sauvages, plaqués sur des sons foisonnants lorgnent aussi bien du côté de Burt Bacharach, Michel Legrand, Claus Ogerman qu'André Popp ou leurs héritiers réunis autour du label Tricatel de Burgalat. Chantres de l'insouciance. Cet éternel adolescent qui considérerait comme une insulte suprême que l'un de ses disques soit considéré comme «intelligent», qui abhorre la poésie en raison de sa connotation «intouchable», qui a eu «l'impression de ne commencer à apprendre qu'en sortant de l'école», préfère donc se vautrer dans la «trivialité et la mélancolie grotesque»: «C'est dans l'oubli que je me sens le plus humain.»

8ème ciel (Barclay/Universal). Plus de folies sur http://www.katerine.net