Entretien

Philippe Lançon: «Ecrire me permet d’échapper à mon corps et à la douleur»

Le 7 janvier 2015, l’écrivain et journaliste français était grièvement blessé lors de l’attentat contre «Charlie Hebdo». Il a raconté sa reconstruction dans «Le lambeau», passage par les ombres inoubliable. Il relate la genèse d’un livre hors du commun

Des critiques ont déjà crié au scandale. Le lambeau de Philippe Lançon ne figure pas sur la liste du Prix Goncourt – mais sur celle du Renaudot, oui. L’auteur s’en amuse au téléphone. A vrai dire, il a d’autres soucis. Il déménage et doit faire face à 180 cartons de livres.

Philippe Lançon, 55 ans, parle comme il écrit, avec une douceur incisive et une élégance de papillon. Il digresse, précise, s’envole. Son art de saisir figures et œuvres fait le bonheur des lecteurs de Libération et de Charlie Hebdo. Depuis le 7 janvier 2015 pourtant, l’écrivain-journaliste a basculé dans une autre vie.

Il assiste à l’assassinat de ses compagnons de Charlie et ressort de ce carnage blessé au visage. Ce passage par le néant, ses mois d’hôpital, sa reconstruction, l’amour des siens, l’abnégation des soignants, il les a racontés dans Le lambeau, un livre qui marque une vie de lecteur.

Lire aussi notre critique: «Philippe Lançon, l’écriture et la vie»

Quand avez-vous décidé d’écrire ce livre?

La première étape, très angoissante, a lieu à l’été 2015. J’étais encore à l’hôpital des Invalides. Serge July, l’ancien patron de Libération, un ami, m’a rendu visite. Je lui ai fait visiter les lieux et il m’a dit, avec ce ton minéral qui le caractérise: «Ce que tu vis, il va falloir que tu l’écrives.» Pour lui, c’était une évidence de l’ordre du témoignage. Mais je n’étais pas du tout en état physique ni psychologique de pouvoir penser à un livre.

Très vite pourtant, vous avez raconté dans «Charlie Hebdo» votre vie de patient…

Ces chroniques rendaient compte en léger différé de ce que je vivais, mais ne rentraient pas dans mon intimité. C’était des feuilles de route.

Qu’est-ce qui vous a décidé alors?

J’étais à New York à l’hiver 2016, en attendant de nouvelles opérations. J’ai commencé légèrement à écrire, des chapitres sur la vie hospitalière. A ce moment-là, la dessinatrice Catherine Meurisse, qui était à Charlie Hebdo, m’a demandé une préface pour son livre La légèreté. Je l’ai faite. Ça m’a cassé dans mon élan et fait prendre conscience que je n’étais pas prêt. A la place, j’ai regardé la série Narcos. Et je n’ai fait que ça. C’était très angoissant. Par la suite, chez des amis, j’ai écrit des portraits en vue du livre, celui de ma chirurgienne Chloé en particulier, mais l’épuisement m’a empêché de poursuivre. Ce n’est qu’en juin 2017 que j’ai replongé dans la matière sans interruption jusqu’au point final, en janvier 2018.

Pourquoi aborder ce chantier intime par les portraits?

C’était mon camp de base, avant une ascension que je n’étais pas sûr de réussir. Le portrait est un genre que j’ai beaucoup pratiqué dans Libération, quelque chose que j’aime faire. J’ai toujours lu avec bonheur les portraits brefs, les médaillons, ceux de La Bruyère ou du cardinal de Retz au XVIIe, ceux de Saint-Simon au XVIIIe. Ces auteurs circulent en moi. Je savais qu’en sortant à peine du tunnel dans lequel j’avais été plongé, j’entrais dans un autre tunnel, qui était celui de la remémoration. Et donc de la recréation littéraire. Le portrait m’a permis d’envisager la traversée.

Pourquoi avoir commencé par cette nuit de théâtre, la veille de l’attentat?

Ce sont les faits. Je suis allé voir La nuit des rois de Shakespeare. J’aurais pu en effet commencer le récit trois jours ou même deux ans plus tôt. Mais l’entamer par le récit de l’attentat, c’était inimaginable. J’aurais trouvé ça obscène. Mon projet était de montrer l’impact que peut avoir cet événement sur un homme qui se trouve être moi, dans toutes les dimensions possibles. Il y a donc une vie avant. Pour moi, il était très clair que la première phrase du livre, c’était: «La veille de l’attentat, je suis allé au théâtre avec Nina.» C’est une phrase qui est là depuis le début.


Avec ses visites parfois prestigieuses, comme celle de François Hollande, ses mélodrames en chambre, son protocole, votre récit s’avère théâtral…

C’est en écrivant que j’ai réalisé cette dimension, que j’ai pris conscience que j’avais traversé des situations violentes et extravagantes qui faisaient de la vie une sorte de songe, bien que ce soit la réalité. Et ça me renvoyait à Shakespeare, à sa Nuit des rois où il y a un personnage qui s’appelle Malvolio, l’intendant de la reine, un des méchants de la pièce. Il est pris dans le piège de sa vanité par des gens qui ne sont pas plus sympathiques que lui et qui vont le faire rentrer dans un cercle infernal, une geôle obscure où il sera torturé sans rien comprendre de ce qui lui arrive. La violence qui lui était tombée dessus était inimaginable, comme celle qui m’avait frappé. Ma chance à moi, c’est que je n’étais pas seul, que j’étais entouré de mes parents, de mon frère, de mes amis, des soignants, etc.

Que permet l’écriture face à une telle expérience?

Elle permet de plonger dans son expérience en passant par l’extérieur. Elle nous extrait de la réalité dans laquelle on est immergé et heureusement! L’enjeu, c’est de trouver la forme. Le hasard joue alors, comme l’intuition. La solitude est consubstantielle à l’état du patient. La littérature est là pour donner forme pour les autres à ce qu’ils ne vivent pas. J’ai essayé de donner accès à mon intériorité du moment. Ma volonté était de n’être jamais impudique ni indiscret vis-à-vis de moi-même ou des autres. J’ai aspiré en revanche à être intime. Intime, ce n’est pas indiscret.

Vous auriez pu conclure votre livre sur une note plus lumineuse, un concert donné pour vous par le pianiste Alexandre Tharaud. Vous avez terminé au contraire par un texto de votre chirurgienne Chloé qui, le 13 novembre 2015, vous encourage à rester à New York. Pourquoi cette clôture?

J’ai écrit le chapitre musical dont vous parlez récemment, il sera publié en novembre dans la NRF. Je me suis posé la question de cet épisode, mais il aurait donné au livre une forme de happy end qui me paraissait aussi stupide que de commencer par l’attentat. Le concert a bien eu lieu, il a été pensé par mes amis comme une célébration destinée à marquer la fin du cycle dur hospitalier. La musique a joué un rôle très important dans la réparation.


Franz Kafka, Thomas Mann, Jean-Sébastien Bach, Marcel Proust, autant d’artistes que vous avez lus et écoutés pendant tous ces mois. Vous ont-ils sauvé?

Ceux qui m’ont soigné et guéri, ce ne sont pas les artistes, mais les chirurgiens, les infirmières, les kinésithérapeutes et les psychologues. La présence de Kafka, qui m’avait toujours semblé un auteur difficile, de Bach que j’ai toujours beaucoup écouté, était d’un autre ordre. C’était des compagnons intérieurs. Ils ont contribué non pas à la cicatrisation de l’être, mais à sa construction.

Comment le pudique que vous êtes vit-il le déluge de dithyrambes?

Vous dire que je ne pense pas aux prix littéraires, ce serait exagéré, on est toujours content d’en avoir un. Mais ce qui me touche beaucoup plus, parce que c’est direct, ce sont les témoignages des lecteurs. Je reçois tous les jours des lettres, qui m’arrivent par mon éditeur. Ce sont souvent des patients et des soignants. Beaucoup me disent: «Vous avez lancé une pierre dans le puits et ça résonne.»


«Le lambeau» obéit à un principe de bienveillance. Vous n’avez pas l’ombre d’une colère?

J’ai vécu à l’hôpital des moments difficiles, mais la bienveillance m’est apparue, à moi qui ressemblais alors à un enfant désarmé, comme la seule manière d’établir la bonne distance avec ce qui m’arrivait. C’était ma façon d’avoir une dignité. C’est un mot vague et assez pompeux. Il est parfois impossible d’être digne et ce n’est pas moi qui jugerai des gens qui sortent de leurs gonds. On fait ce qu’on peut à l’hôpital. Pour moi, la dignité, c’était ça: se sentir un tout petit peu vertical, quand on est en permanence en position horizontale. Il se trouve que c’est passé par cette couleur qu’est la bienveillance. Je ne l’ai pas voulu. C’était comme ça. Quand il s’est agi d’écrire, il a fallu retrouver cette tonalité.


Pourquoi ne jamais citer le nom des frères Kouachi?

Ils restent pour moi ceux qui sont entrés dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier. De là où j’étais, c’était une paire de jambes noires avec au-dessus une voix qui disait «Allahu akbar» et des tirs. Ce n’est rien d’autre que ça. Je ne sais pas qui sont les frères Kouachi. Ça ne passe pas par mon expérience, en tout cas pas à ce moment-là. Et c’est ce moment-là qui est déterminant pour moi et le livre. Le lambeau n’est pas un ouvrage de journaliste. Ce que j’ai essayé de faire, c’est de restituer avec le plus de naturel possible ce que j’avais vécu et ce que j’en avais compris.

Avez-vous le sentiment d’y être parvenu?

Tout ce qu’on écrit est voué à l’échec. C’est ce que dit Chloé, ma chirurgienne: on tend à s’approcher du visage d’avant en sachant qu’on ne l’atteindra jamais. Quand on écrit, on essaie de s’approcher du livre qu’on voudrait faire et on ne l’obtient pas. Mais on travaille à en être le plus proche possible.


Pourquoi ne pas proposer une analyse des conditions qui ont amené à la catastrophe?

Je n’ai pas de compétences pour cela. Ça relève de la politique, de la sociologie, éventuellement de l’enquête journalistique. Des romanciers prétendent rétablir l’intériorité du terroriste: mais ces romans en général sont aussi ratés. Il y a des exceptions, Dostoïevski avec Les possédés, Joseph Conrad avec L’agent secret.


Que représente aujourd’hui l’écriture?

Ecrire est l’un des seuls moments où je me sens bien. Le reste du temps, je vois des amis, je vais au théâtre, aux expos, mais j’ai toujours mal, en particulier au visage. Et quand c’est la mâchoire, cette sensation d’épingles qu’on vous plante dans la bouche, c’est particulièrement désagréable. A l’hôpital déjà, le moment d’écrire était celui où je me sentais le moins mal. L’acte d’écrire permet, par la concentration qu’il exige, d’échapper à son propre corps, voire à sa douleur, si elle n’est pas trop forte. J’ai renoncé à certains antidouleurs efficaces, parce qu’ils me donnaient la nausée et que celle-ci m’empêchait de travailler. Les moments où j’écris sont ceux où le temps et le corps disparaissent.


«A la recherche du temps perdu» traverse comme une bouée «Le lambeau», en particulier le passage de la mort de la grand-mère que vous n’avez cessé de relire. De quelle nature était le pouvoir de cet épisode?

La première fois, je l’ai lu un peu par une espèce de dandysme qui consistait à en rajouter une couche, dans un ordre que je possédais qui était celui de la lecture. Je n’avais comme arme, en dehors de mon endurance physique éventuelle, que mon petit bagage culturel. Je m’en suis donc servi. Dès la deuxième fois, c’est devenu un rituel, avant le bloc par exemple. A l’hôpital, cet espace si ritualisé, il est bon de trouver en soi des rituels. Ils donnent le sentiment que sa propre vie va se construire à travers des gestes choisis.


A qui avez-vous fait relire «Le lambeau» avant parution?

Ma femme a relu les passages du début. Elle m’a fait des remarques très précises qui m’ont servi pour la suite, qui allaient dans le sens du moins de complaisance possible. C’est déjà un livre long, il aurait pu être encore plus long et ça aurait été dommage. Elle m’a indiqué des choses qui étaient répétitives ou trop lâches.


Avez-vous beaucoup gommé?

Oui. Le second jet a consisté à dégraisser. Il faut que la phrase tienne. Plus les dérives et les digressions prennent de la place, parce que c’est la réalité de l’histoire, plus la phrase doit être ferme.


Quel livre sauveriez-vous d’un déluge?

Spontanément, je répondrai, et c’est banal, A la recherche du temps perdu. Ou alors les poèmes de Cendrars, ses Feuilles de route qui à 16 ans me faisaient voyager dans ma chambre.


«Le lambeau», Gallimard, 510 p.

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