Prix littéraires 

Philippe Lançon ouvre le bal des lauréats

Le jury du Femina a décerné son prix au «Lambeau», récit hors du commun d'une survie après l'attentat de «Charlie Hebdo», l'un des grands livres de l'année

Tant pis pour le Goncourt. Le jury du Femina s'est empressé, question d’honneur, de fierté: il ouvre le bal des lauréats en décernant son prix à Philippe Lançon et à son Lambeau (Gallimard), récit qui est une borne dans une année littéraire et dans une vie de lecteur. Les jurés du Goncourt, eux, l’avaient écarté, parce que cette remontée des enfers ne relevait pas de la fiction, justifiait Bernard Pivot. La décision a scandalisé des critiques. Philippe Lançon, lui, en avait pris acte avec philosophie, comme il le confiait au Temps (lire LT du 13 octobre). On ne revient pas des profondeurs pour prendre ombrage d’une péripétie.

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Le Lambeau est le livre d’une survie. D’une douleur inqualifiable. D’un chagrin qui est une camisole de force. Le credo aussi d’un journaliste et écrivain qui sait qu’une phrase bien pensée est comme un cheval bien ferré: elle permet d’avancer sur les ruines et de rester plus ou moins droit sur sa monture. Le 7 janvier 2015, Philippe Lançon, son caban et son vélo, ont hésité à faire halte à Charlie Hebdo. C’était jour de conférence de rédaction. Le journaliste était en retard, il était attendu à Libération - son autre employeur.

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Mais il a rejoint  la bande, Charb, Cabu, Honoré, Wolinski, Bernard Maris. Autour de la table, on a parlé de Soumission, le roman de Michel Houellebecq qui venait de sortir. Et puis vers 11h25, Philippe Lançon s’est levé et avant de partir, il a montré à Cabu Blue Note, ouvrage en forme de panthéon jazzy où règne le batteur Elvin Jones. S’il n’avait pas pris ce temps-là, ce temps de la connivence avec le dessinateur jazzophile, il aurait croisé les frères Kouachi dans le couloir. Ceux-ci ne le tueront pas, mais le blesseront grièvement à la mâchoire.

Onde de choc faite écriture

La grandeur du Lambeau? Une onde de choc convertie en écriture: l’auteur retrace, depuis les catacombes où il a failli disparaître, la reconstruction d’un homme, son retour à la lumière, fût-elle fragile. Cette ascension, il la relate en mémorialiste, en témoin brisé qui porte dans son corps les stigmates d'opérations en chaîne; en patient reconnaissant qui n’aura jamais assez de mots pour saluer le travail des infirmières et des médecins, de sa chirurgienne Chloé en particulier; en dandy squelettique que la tendresse des siens sauve du désespoir, c’est-à-dire du néant; en esthète amoureux aussi que Marcel Proust, Franz Kafka et Jean-Sébastien Bach accompagnent jusqu'au bloc. Il y a pire comme escorte.

Sur le rivage des vivants, après des mois de réparation, Philippe Lançon retrouve Blue Note, taché de sang, comme un vestige après un naufrage. «Le jazz m’avait aidé à vivre; le livre, à ne pas mourir. Les deux, désormais, étaient signés.» Dans Le Lambeau, le  style est accordé à la hauteur de vue, la phrase lorgne du côté de Proust, quand elle digresse dans les allées de la mémoire, et de La Bruyère, quand il s’agit de portraiturer amis, soignants ou président de la République. Ce livre est celui de la bienveillance,  sans pathos ni illusions. Au bord du trou, quelque chose résiste: l’écriture ou la pulsion de vie.


Philippe Lançon, «Le Lambeau» (Gallimard), 512 p.

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