Scènes

Philippe Macasdar, chasseur de têtes

Le producteur genevois quitte, le 30 juin, la tête du Théâtre Saint-Gervais. Pendant un quart de siècle, il n’a pas arrêté de lancer des jeunes artistes. Itinéraire d’un parrain de la scène romande

A l’occasion de ses 20 ans, Le Temps propose sept explorations thématiques, sept causes. Durant l’été, nous nous intéressons au boom de créativité qui anime la Suisse depuis quelques années. Cette semaine, une série de portraits de programmateurs musicaux.

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Sacré groom, va. C’était l’hiver passé à Genève, dans une salle du Théâtre Saint-Gervais transformée en chambre d’hôtel, style années 1930. On était sept témoins, compressés comme des loukoums, dans une pièce de dix mètres carrés. Philippe Macasdar vous y accueillait dans l’uniforme de Spirou, veste galonnée. Sous ses yeux, le journal de bord d’un fantôme, celui du Pera Palace d’Istanbul, cet hôtel légendaire où se sont croisés écrivains et diplomates, sultans incognito et envoyés spéciaux.

Dans cette alcôve, Philippe Macasdar, 59 ans, livrait les lambeaux d’une histoire, celle d’un XXe siècle déchiré dès son aube par le génocide des Arméniens, par le pataquès des empires à l’agonie. La performance durait une demi-heure à peine et tout l’homme était là: l’apôtre de la parole, le mémorialiste, l’aubergiste, l’héritier aussi d’une famille arménienne persécutée.

Entre 1994, année où il prend la direction du Théâtre Saint-Gervais, et ce 30 juin où il passe le flambeau, Philippe Macasdar aura été tout cela à la fois. Avec son cigare à la Orson Welles, sa barbe d’insomnie, ses mines louches d’espion qui venait du froid façon John Le Carré, le producteur a marqué des générations de spectateurs – dont les auteurs de cet article.

A l’origine, le hachoir

Un bon coup de hachoir pour commencer. En 1997, Oscar Gomez Mata et la Compagnie L’Alakran créent Boucher espagnol sur la scène de Saint-Gervais et cette vision décomplexée du texte de l’Argentin Rodrigo Garcia marque le début d’une vaste épopée. L’Alakran, qui a prospéré sous l’œil stimulant de Philippe Macasdar, c’est une esthétique de l’estocade, de la déconstruction et la pratique d’un art joyeux et généreux qui, selon l’essayiste Robert Filliou, rend la vie plus intéressante que l’art. Les comédiens au centre (Delphine Rosay, Pierre Mifsud, Esperanza Lopez, Paola Pagani, etc.), l’imagination au pouvoir.

Une autre écriture roborative qui doit son essor genevois au patron des lieux? Marielle Pinsard et sa formidable capacité à tacler les travers de l’époque. Comme dans Nous ne tiendrons pas nos promesses, hilarante satire de 2008 montrant des bobos atterrés par un tremblement de terre à Los Angeles et ses stars désemparées. Impossible d’oublier Valeria Bertolotto dans le rôle d’une orthorexique hystérique ne pouvant avaler aucun cake «dont la farine bio n’est pas écrasée à la meule de pierre»…

L’amour des femmes

La malice et le pas de côté critique sont des attitudes que Macasdar a toujours privilégiées. Anne Bisang ne dira pas le contraire. Avec sa Compagnie du Revoir, elle a réalisé sous son toit, dès 1996, ses premières créations sensibles aux notions de genre et à la nécessaire insoumission. Les Basors étaient ailleurs, dans le geste poétique qui décoche ses traits décalés. Plus walsériens que brechtiens. Qu’importe. Fin des années 1990, Philippe Macasdar a également repéré et abrité l’excellente troupe d’Eveline Murenbeeld, dans laquelle jouait alors Sandrine Kuster, à qui il vient de transmettre le témoin à la tête de Saint-Gervais. Simone Audemars, veilleuse attentive au bégaiement de l’histoire, s’est encore déployée à cette même époque.

D’autres noms, qui font aujourd’hui la vitalité du théâtre romand et ont profité de ce chaudron bouillonnant? Sandra Amodio, Karim Bel Kacem et Valentine Sergo, phares sensibles des migrants. Jérôme Richer, Julie Gilbert et Dominique Ziegler, bretteurs du capitalisme dévorant. Marie Fourquet. Philippe Soltermann et Christian Geffroy Schlittler, garnements narguant le dominant. Ou encore Latifa Djerbi, hilarante dans le récit de ses identités mouvementées. Chaque fois, de fortes personnalités, chaque fois, un public saisi par l’urgence de l’interpellation. Tous les essais n’ont pas été transformés, mais la balle a toujours rebondi dans les travées.

La relève européenne

Cette passion de l’irrévérence vaut aux Genevois des chocs en chaîne. Ceux que provoque par exemple Rodrigo Garcia, ancien publicitaire qui a longtemps déversé sur les planches les poubelles de la surconsommation. Le Tg STAN a aussi ses habitudes rue du Temple: ce collectif flamand, célébré partout en Europe, joue le répertoire comme dans sa cuisine; le moindre de ses mets s’avère immédiatement savoureux.

Parrain pour des générations, Philippe Macasdar est aussi un fils prodigue. Ses pères d’élection vont hanter la maison. Quand il succède à Jean-Pierre Aebersold en 1994, Philippe Macasdar a 34 ans et déjà une vie de théâtre. L’enfant d’Aix-en-Provence, qui a fait ses écoles à Genève, a travaillé pour Benno Besson à la Comédie, dès 1985. Il a secondé le metteur en scène suisse, il a veillé au détail, mémorialiste de ces années où chaque spectacle est un chapitre qui brûle. Benno Besson et sa critique de la domination capitaliste érigée en farce sont une pierre de touche. Il consacre à l’artiste un beau film, Benno Besson, l’ami étranger (1993).

Des ogres à la maison

Les années Macasdar sont scandées par ces fidélités. En 1998, il contribue à la venue d’Armand Gatti, l’ogre de la scène francophone, esprit qui se nourrit de tout, de la physique quantique comme du destin tragique du philosophe résistant Jean Cavaillès. Il monte à Genève Deuxième voyage en langue maya et Incertitudes de Werner Heisenberg. A la même époque, Gérard Guillaumat, figure du théâtre décentralisé des années 1960-1970, joue L’Homme qui rit de Victor Hugo pour le bonheur d’un public captif.

Ce comédien conteur reviendra à maintes reprises, avec un autre flibustier des tréteaux, le chef de troupe Jean-Louis Hourdin, dont les spectacles célèbrent aussi bien Albert Cohen que Marx et Engel. Jean-Luc Bideau et son épouse Marcela Salivarova-Bideau émargent aussi au rang de pensionnaires: sous la direction de son épouse, l’acteur genevois reprend Stratégie pour deux jambons, pièce cochonne de Raymond Cousse.

Une fenêtre ouverte sur les scènes d’ailleurs

De mentor en mage, Philippe Macasdar construit la mémoire du public. Dans ce dispositif, le Suisse André Steiger occupe une place marquante. Rares sont les conférences de presse d’annonce de saison où ce marxiste d’obédience hédoniste n’est pas présent. Il joue à Saint-Gervais en 2000 un mémorable ABBcédaire, hommage à Bertolt Brecht et à ses épigones. Matthias Langhoff dispose aussi d’un pied-à-terre à Saint-Gervais. Ce titan de la mise en scène signe en 2002 un formidable Borges, portrait saignant du grand écrivain argentin, sur un texte sans révérence de Rodrigo Garcia.

Goût de l’histoire et de ses fables. Philippe Macasdar a transformé sa maison en chambre d’écho, ce qui l’a rendue unique en Suisse romande. Chaque année ou presque, il ouvre une fenêtre sur les scènes d’ailleurs, algériennes, balkaniques et grecques. Chaque année ou presque, il réunit à l’enseigne de Mémoires blessées des cinéastes, réalisateurs à la télévision, historiens. On y analyse les désastres du siècle et la capacité des hommes à reconstruire sur les ruines. L’hôte de Saint-Gervais veut que rien ne s’oublie. Au Pera Palace, les grooms ont de la mémoire. C’est leur noblesse.

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