«Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir.» La pièce vient à peine de commencer que Michel Cassagne, crâne nu, bosse ingrate et pas syncopé, annonce decrescendo la couleur. «Noir clair. Dans tout l'univers», précisera-t-il plus tard, comme pour matérialiser à l'esprit de son maître aveugle le sinistre décor qu'on le voit arpenter sans but. Nosferatu sardonique égaré sur le plateau rugueux du Kléber-Méleau de Renens, l'acteur abat cette Fin de partie comme un conscrit qui frétille à l'approche de la quille.

Tessiture enjouée, malice au fond des orbites, ce Clov-là ferait presque mentir la partition rigoureuse que lui attribue Beckett. Et cette manière toute musicale avec laquelle il module la langue aride de l'Irlandais doit beaucoup à la lecture humaniste qu'en donne Philippe Mentha. Pas de misérabilisme excédentaire dans la mise en scène vibrante du maître des lieux. Dans le rôle de Ham, nanti vieillissant disposant sans gloire de son esclave Clov et de ses parents mutilés, l'acteur romand conserve une noblesse de race qui force l'admiration.

Robe de chambre élégante, petites lunettes rondes, barbe courte et toque de sultan, ce monarque d'un royaume éteint trône sur son siège d'ébène avec l'aplomb d'un pape héritant d'un monde sans dieu. Sanctuaire de son prestige déchu, la scénographie conçue par Roland Deville l'assied au centre d'une pièce circulaire dont les hautes nervures figurent un panthéon futuriste et gris. Manière de phare en panne avec vue sur la terre et la mer.

Cirque de cendre

Conviée en ce cirque de cendre, l'humanité dévaluée joue ici son dernier numéro. Dans leurs poubelles de parents invalides, Roland Sassi (Nagg) et Jane Friedrich (Nell) agonisent exsangues. Fantômes livides en bonnets de nuit, ces deux apparitions tremblantes grillent leurs ultimes cartouches en essayant, une fois encore, de rire d'une vieille blague.

Impossible de ne pas lire, dans cette comédie de fin de vie au casting poivre et sel, tout l'enjeu de vieillir au théâtre. Beckett l'avait imaginé ainsi, lui qui met à nu, au fil de cette partie qui n'en finit pas, la capacité de ses personnages à s'enferrer dans les conventions de la scène. Par son Ham sensible, pétri de rêves avortés, Philippe Mentha rejette dans sa chair ce théâtre mortifère que Beckett relègue lui-même aux poubelles. Et l'histoire que son personnage tente en vain d'achever fait ici figure de profession de foi. Celle d'une vie offerte au théâtre, qui n'en finit pas de remettre sur le métier de la scène notre humanité éclopée.

Fin de partie, de Samuel Beckett. Jusqu'au 20 mars. Théâtre Kléber-Méleau (chemin de l'Usine-à-Gaz 9), Renens (loc. 021/625 84 29, rens. 021/625 84 00).