Il est des mots qui semblent avoir été inventés pour un seul être humain: le sien était «truculence». Et des objets aussi: le sien restera ce cigare qui allait si bien à sa voix unique, profonde, un brin obséquieuse. Seulement voilà, dans «obséquieuse», il y a «obsèques». Et, approche de Noël ou pas, ça commence sérieusement à sentir le sapin du côté du cinéma. Trois jours après la disparition du cinéaste américain Robert Altman, Philippe Noiret, comédien français inoubliable de ces quarante dernières années, est décédé jeudi des suites d'une longue maladie. Chacun le savait, mais pas grand monde, dans la pratique honteuse de la nécrologie préventive qui anime les rédactions, n'avait osé préparer son départ.

Si bien que, quand son agence artistique, Artmédia à Paris, a annoncé la nouvelle hier en fin d'après-midi, c'est pris à la gorge que les cinéphiles, professionnels ou non, ont vu défiler son immense carrière: 125 films, deux Césars (l'un en mari vengeur de Romy Schneider dans Le Vieux Fusil de Robert Enrico en 1976; l'autre en soldat affecté au comptage des pertes humaines dans les tranchées de La Vie et rien d'autre de Bertrand Tavernier en 1990). Le théâtre aussi, des dizaines de pièces dès son engagement par Jean Vilar au Théâtre national populaire en 1953. De Lorenzaccio au Cid, Philippe Noiret avait écumé les planches. Pour mieux les abandonner en 1967, lorsque le succès d'Alexandre le bienheureux d'Yves Robert lui a offert une stature de vedette de cinéma.

Débuts difficiles

C'est qu'il avait un temps souffert, Philippe Noiret, d'avoir eu à incarner, dès ses débuts au théâtre, des personnages en moyenne vingt ans plus vieux que lui. Il n'avait pas un physique de jeune premier, et le monde du spectacle, qui choyait à l'époque son ami Gérard Philipe, s'était chargé de bien le lui faire comprendre. Après les humiliations au baccalauréat, qu'il avait raté à répétition, c'en était trop. Du théâtre, il n'a fini par garder que Monique Chaumette, rencontrée durant ses sept années chez Vilar et épousée en 1962. Dès qu'il a pu, dès que l'écran l'a voulu, il a donc embrassé le cinéma avec gourmandise, il s'y est même vautré jusqu'au scandale dans La Grande Bouffe de Marco Ferreri en 1973.

Fidélité sans faille

Marco Ferreri fait partie des cinéastes que Philippe Noiret a aimés avec une fidélité sans faille. Capable de colères tonitruantes, il devenait tout miel avec ceux qui lui avaient donné sa chance, ses chances, et retournait les servir régulièrement: Philippe de Broca qui a fini par lui jeter Catherine Deneuve dans les bras dans L'Africain; Pierre Granier-Deferre qui lui a fait côtoyer Simone Signoret dans L'Etoile du Nord, ou encore Bertrand Tavernier, bien sûr, qui, de L'Horloger de Saint-Paul en 1974 à La Fille de d'Artagnan vingt ans plus tard, lui restera associé pour toujours dans une ripaille de grands films, de gueuletons et de complicité au coin du feu, chacun le cigare au bec.

On se souvient aujourd'hui d'un Philippe Noiret presque immuable, avec sa diction singulière et son pas lourd qui donnait l'impression de provoquer à lui seul la rotation de la Terre. Le cinéma italien adorait ça au point de lui offrir le statut d'icône internationale qu'il avait frôlé en 1969 sous la direction de George Cukor (Justine) et d'Alfred Hitchcock (L'Etau): avec Cinema Paradiso en 1988, puis dans Il Postino en 1996, il a fait le tour du monde. Mais c'est oublier que cette bonhomie, à qui même Jésus aurait confié le bon Dieu sans confession, aimait laisser surgir sa face sombre, retorse, pointilleuse, franchouillarde. Et flic surtout: sans pitié dans Pile ou Face, ripou dans les trois Ripoux et, bien sûr, sommet de saloperie dans Coup de torchon, l'un de ses plus grands rôles. Coup de torchon, une expression que la mort a décidé d'appliquer sur le monde du cinéma, ces temps-ci, avec une cadence franchement écœurante.