Encore sous le coup de leur succès de Venise où, cette année, ils représentaient la Suisse à la Biennale d'architecture, ils courent beaucoup, Jean-Gilles Décosterd (39 ans) et Philippe Rahm (35 ans). On les a vus au Centre pour l'image contemporaine Saint-Gervais, à Genève; on les verra bientôt au festival des Urbaines de Lausanne auquel ils participent dans l'espace d'art contemporain Circuit; on les exposera ensuite en janvier au Centre culturel suisse de Paris.

Beaucoup d'idées dans leur escarcelle, passablement d'interventions dans des expositions et une longue liste de publications sous la signature de Philippe Rahm en particulier. Construisent-ils? Oui, un peu: ils travaillent à la transformation de l'école Piotet – un mandat de la ville de Lausanne – et à la réalisation d'une maison d'artiste, celle de Fabrice Hybert, plasticien français très en vue actuellement. Architectes? Oui, d'un autre type, pour qui la fabrication proprement dite n'est qu'une facette d'un projet intellectuel et artistique plus global.

Architectes-chercheurs, architectes-théoriciens, architectes-artistes: les deux compères lausannois ont uni depuis dix ans leurs cogitations, leurs expérimentations, leurs facéties et leurs provocations. Les yeux de Jean-Gilles Décosterd se plissent à l'évocation de leurs «actions terroristes» durant leur période estudiantine à l'Ecole d'architecture de l'EPFL. Et il s'amuse plus encore à évoquer leur premier terrain de combat, la petite et prospère commune de Saint-Sulpice pour laquelle, en collaboration avec un paysagiste illustre, Gilles Clément, ils proposent, en 1997, un ensemble de jardins-maisons selon une architecture en terre cuite. Ce projet, pourtant lauréat, déclenche une avalanche d'oppositions, des démissions en cascade et se solde par leur mise à l'écart. Stimulés, Décosterd & Rahm poursuivent, étudient en particulier les questions relatives au milieu ambiant et à ses transformations et passent, d'un concours à l'autre, d'une expérience à l'autre, d'un «urbanisme de la cuisson» à une «architecture physiologique», formule qu'ils appliquent à leur pavillon de la Biennale d'architecture de Venise.

Physiologique, qu'est-ce à dire? «Les outils théoriques des décennies précédentes ne suffisent plus. Nous avons à tenir compte de nouvelles conditions de vie, de phénomènes impalpables mais bien présents, la climatisation et ses effets ou la pollution électromagnétique, par exemple. Nous devons trouver comment penser la répercussion de ces phénomènes dans l'espace et quelles réponses esthétiques et architecturales leur trouver.» Attention, précisent-ils, nous ne réfléchissons pas en termes de normes, celle du sain par opposition au malsain. Nous nous demandons simplement comment intégrer dans l'architecture la dimension physiologique, y compris dans ses éléments immatériels. D'où le pavillon suisse de Venise, l'«Hormonorium», qui tient compte et transforme ces éléments abstraits que sont l'air (l'espace) et la lumière. Soit un milieu dont on a retravaillé les paramètres chimiques et lumineux: taux d'oxygène baissé de 21% à 14% et éclairage d'une intensité comparable à celle d'un glacier. Avec des effets spectaculaires sur la rétine et le système hormonal des occupants.

A Venise, l'expérience, d'une intensité physique indescriptible, a connu un franc succès auprès du grand public (2000 visiteurs par jour) et des collègues architectes très intéressés. Succès souligné par une avalanche d'articles dans la presse générale et spécialisée. Pourtant, Décosterd & Rahm irritent aussi et ne manquent pas de détracteurs. Certains voient dans leurs travaux une manière excessivement naïve d'illustrer leurs théories. D'autres, par voie d'Internet, les accusent de «remake culturel», d'«idéalisation nostalgique dans une bulle de savon muséale» et leur reprochent de pratiquer leur «utopie new age».

Les jeunes trublions n'en persistent pas moins: «Nous sommes d'une génération qui intègre plus facilement des éléments de recherche, qui n'hésite pas à transformer la commande, qui se donne la possibilité de questionner l'architecture, qui ne se borne pas à une simple activité de prestataire de service», affirment-ils. Et en effet, de cette multiplicité d'expressions, ils parviennent à vivre, désormais membres de réseaux «qui développent une architecture différente et trouvent dans les expositions des moyens de production».