Carnet noir

Philippe Rahmy laisse une œuvre éclatante de vie

Poète, romancier, chroniqueur, l’auteur de «Béton armé» s’est éteint dimanche 1er octobre

Poète et romancier romand d’une intensité rare, Philippe Rahmy s’en est allé dimanche 1er octobre à l’âge de 52 ans. Il souffrait depuis toujours de la maladie dite des os de verre, mais jamais, il n’a renoncé à vivre, à écrire et, ces dernières années, à voyager. Il laisse une œuvre riche, dense, pleine d’une énergie poétique concentrée où le corps, la douleur, les mots et le monde se répondent.

En cette rentrée littéraire, il venait de publier Monarques (La Table Ronde), hommage à son père égyptien, évocation de son enfance et du parcours de Herschel Grynszpan, un adolescent juif qui tua un fonctionnaire nazi à Paris en 1938.

Philippe Rahmy avait obtenu une résidence d’écriture à la Fondation Jan Michalski à Montricher. Il y vivait et y travaillait dans ce désir, toujours si vif, d’arpenter le territoire des mots, d’avancer dans les mystères du langage.

Une perte bouleversante 

«Cette nouvelle nous semble encore irréelle, tant Philippe fourmillait de projets portés comme toujours par son insatiable curiosité, sa grande générosité et sa bienveillante attention pour les autres», a déclaré son éditeur, La Table Ronde. Et, de fait, il y a dans l’écriture de Philippe Rahmy tant de vie et d’énergie que son départ semble faire écho à ces lignes de Béton armé: «La mort ne s’oppose pas à la vie. Elle la prolonge sur un mode mineur. La mort n’est que la vie ralentie.»

David Collin, écrivain, journaliste et ami, ne dit pas autre chose, dans une lettre à l’écrivain disparu qu’il nous a fait parvenir: «Plutôt la vie. Tu as choisi ce côté-là de l’existence. La vie maintenant. Demain était si incertain qu’il fallait faire les choses sans attendre.»

Un autre de ses amis, François Bon, écrivain, animateur et cofondateur avec Ronald Klapka et Philippe Rahmy de la revue littéraire expérimentale et virtuelle Remue.net, témoigne sur les réseaux sociaux de son affection et de sa détresse: «On est un paquet à se prendre un bulldozer pleine gueule.» «Une personne lumineuse», dont la qualité d’attention à l’autre était exceptionnelle, voilà ce qui revient sans relâche dans les mots de son entourage.

«Ecrire la vie»

«Ces textes ne m’ont pas seulement ouvert l’esprit. Ils sont aussi devenus mon corps», écrivait Philippe Rahmy dans Béton armé à propos des livres aimés. Plus loin, il notait que l’écriture, elle aussi, représentait, pour lui, ce «lien charnel entre le vide en soi et le monde». Mouvement par la fin, Un portrait de la douleur (2005), Demeure le corps (2007) aux Editions du Cheyne, Corps au miroir (2013) chez Encre et Lumière disent ce lien vital.

Vital et exploratoire car Philippe Rahmy s’est aventuré dans de multiples formes d’écriture, en particulier sur Remue.net. «Ecrire la vie, non la décrire», disait-il dans Béton armé. En images, sons et mots, Philippe Rahmy s’y attachait à travers de multiples tentatives poétiques, comme ce site intitulé Ville abandonnée, un projet d’écriture collaborative sur les ruines pour les Editions D-Fiction élaboré en 2012.

Nombreuses récompenses

En 2013, Béton armé frappe le monde littéraire. Ce récit d’un voyage à Shanghai – ville en forme de «couteau en équilibre sur sa pointe» – est couronné par le Prix du meilleur récit de voyage du magazine Lire, le Prix Pittard de l’Andelin et le Prix Dentan. Le Prix Wepler-La Poste lui accorde une «mention spéciale.» Allegra, son premier roman, paru en 2016, où Londres exacerbe les interrogations de son héros, Abel, lui vaut, un Prix suisse de littérature et le Prix Rambert.

«La littérature nous accorde un sursis. Ce qu’on écrit dépasse ce qu’on est», a écrit Philippe Rahmy, encore et toujours si vivant dans ses mots, ses pages, ses livres.

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