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Louis-Ferdinand Céline.
© Frassetto

MENTOR

Philippe Rahmy: «Louis-Ferdinand Céline, l’émotion du langage»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Philippe Rahmy a choisi Louis-Ferdinand Céline

L’Institut Florimont de Genève était un collège disciplinaire tenu par de bons pères maniant les flatteries et la cravache. Tout ce que je sais en matière de littérature, mais aussi de souffrance physique et morale, la première n’allant pas sans une substantielle dose des deux autres, ils me l’ont appris. L’écrivain que je suis devenu, «bâtisseur d’édifices qui s’écrouleront dans les vingt-quatre heures», tel que me définissait mon professeur de latin, fier de compter un enfant doué parmi ses élèves, mais consterné de le voir traduire Tite-Live avec fantaisie, au lieu de s’en tenir à la rigueur romaine, me prédisant une vie de jouissances éphémères, dépourvue d’ancrage, un avenir sans foi ni loi qui me mènerait au tombeau, sans avoir produit aucun fruit, après avoir gâché mes talents, cet écrivain qui se tient aujourd’hui devant vous, doit tout à la religion catholique, à la discipline, aux abus d’autorité de toute sorte, à la loi, en somme, qui fabrique des êtres humains cent pour cent fourmis, à mille lieues de la cigale.

Pourtant, premier de classe d’une année à l’autre, sage comme une image, accumulant bulletins d’honneur et prix de fin d’année, mes maîtres me détestaient; peut-être me détestaient-ils parce que j’étais un premier qui conservait au fond des yeux l’éclair du refus, un enfant docile qui méprisait les règles, les retournant comme de vieilles chaussettes, à la différence de ses camarades et éternels seconds, turbulents, mais parfaitement ajustés, incapables de sublimer leurs acquis.

Une amoureuse

Une lumière éclairait mon quotidien de forçat: la littérature française. Elle était l’interlocutrice absente de mon univers exclusivement masculin, m’offrant davantage que la féminité diffuse de la mathématique, des langues anciennes, de l’histoire ou de la géographie, trop sérieusement drapées de savoir pour faire battre mon cœur. La littérature était une amoureuse, littérature enseignée en classe, étymologiquement classique. Belle comme une statue antique, un corps nu qui parlait à mes bas instincts, les seuls qui nous rendent semblables aux animaux, nos maîtres en matière de jouissance. Molière dit quelque part, «je vis de bonne soupe et non de beau langage». Y a-t-il plus classique que lui?

Parmi tous les visages du Lagarde et Michard, médailles poudrées des XVIIe et XVIIIe siècles, têtes montées sur lavallière du XIXe, ou gueules d’écrivains sans chichis prenant la pose au siècle dernier, parmi tous ces textes que je lisais par obligation, pour devenir un homme, mais qui me permettaient, au contraire, de rester enfant, de ne pas ressembler avant l’heure à Jésus-Christ, le crucifié, sec comme un hareng, assombrissant chaque mur de mon école, image du cadavre éternel, de la mort qui nous attend, il y en a un qui m’a marqué pour toujours. Je me souviens d’un regard fiévreux et fuyant, d’un nom de fille, d’un style comme je n’en avais jamais vu qui m’a fouetté les sangs. Mais avant d’en venir à mon sauveur, je voudrais vous expliquer les raisons de ce coup de foudre, car l’amour, tel que je le conçois, exclut l’admiration, est pure révolte.

Contre le romantisme

A la question de formuler une préférence parmi les auteurs classiques, nous devons nous entendre sur le classicisme, sachant que nous ne pourrons pas nous accorder sur une définition qui convoque l’histoire de la littérature. Je dirais, d’un mot, que j’aime les textes qui, dans l’intention et dans la forme, s’opposent au romantisme. Non merci à l’hypertrophie du moi, adieu Novalis et consorts. Il faut que les textes aient souci de traduire notre monde commun. Cette traduction suppose une harmonie de l’auteur avec son temps et son milieu, et surtout un principe de vraisemblance. «Seul le vrai est aimable», écrit Stendhal. Au bout du compte, de communiquer une émotion objective et universelle aux lecteurs, qui ne repose pas sur la subjectivité de l’auteur, au moyen d’un style qui fait la synthèse des sens et qui les accorde à la réalité. Le vrai doit être vraisemblable en littérature, et son expression servie par des moyens stylistiques, des recettes, dirait Boileau, au seul service de l’expressivité.

Un regard fébrile et fuyant, un nom de fille? Louis-Ferdinand Céline. Il a appliqué toutes les règles classiques pour communiquer l’émotion du langage parlé dans le langage écrit. Daudet, Balzac, Rabelais, chacun à sa manière, l’avaient fait avant lui, mais jamais en appliquant à la lettre la recette du maximum d’effet. Céline, élève modèle du classicisme, sublime de soumission, a su se faire aimer par les maîtres. Quel choc en découvrant la perfection du Voyage au bout de la nuit. Toutefois, le mieux étant l’ennemi mortel du bien, je défends les bâtisseurs d’édifices branlants.


La librairie Nouvelles Pages (Rue St-Joseph 5, Carouge) devait recevoir Philippe Rahmy samedi 7 octobre à 11h. Hélas, Philippe Rahmy s’est éteint dimanche 1er octobre. Mais le rendez-vous demeure: Julien Burri et Lisbeth Koutchoumoff lui rendront hommage et liront de textes de ce magnifique auteur.


Philippe Rahmy

Philippe Rahmy, décédé dimanche 1er octobre 2017, est né à Genève, il y a 52 ans. Poète et romancier, expérimentateur inlassable de formes (vidéolivres, écritures virtuelles et collaboratives), son récit d’un voyage à Shanghai, Béton armé, lui a valu une reconnaissance immédiate dans le monde littéraire francophone. Philippe Rahmy était atteint de la maladie des os de verre. www.rahmyfiction.net


Profil

1965: Naissance à Genève, le 5 juin

2002: Fonde avec François Bon l’association autour du site web et littéraire remue.net

2005: Parution de son premier recueil de poème, Mouvement par la fin avec une postface de Jacques Dupin (Cheyne)

2007: Demeure le corps. Chant d’exécration, Cheyne,

2013: Béton armé (La Table ronde), préface de Jean-Christophe Ruffin. Mention spéciale au Prix Wepler, Prix Pittard de l’Andelyn, Prix Michel-Dentan

2016: Allegra, (La Table Ronde). Premier roman. Prix suisse de littérature et Prix Eugène Rambert

2017: Monarques (La Table Ronde). Décède le 1er octobre

Dossier
Un auteur, un mentor

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