Rencontre

Philippe Rahmy, les mots à la place des os

Le jury du Prix Wepler a distingué l’écrivain genevois pour «Béton armé», récit de combat avec un géant, Shanghai

Philippe Rahmy naît à Genève d’un père mi-égyptien mi-français et d’une mère allemande. Bien qu’atteint de la maladie des os de verre, il fait une brillante scolarité. Devenu égyptologue et licencié en philosophie, il se consacre à la poésie et aux textes expérimentaux sur le site Remue.net. Béton armé est son premier récit. Il prépare un roman.

Genre: récit
Qui ? Philippe Rahmy
Titre: Béton armé
Chez qui ? La Table Ronde, 208 p.

Dès la fin de l’été (lire LT du 07.09.2013), Béton armé se détachait comme l’un des livres les plus remarquables de cette saison. Parmi les voix nouvelles, celle de Philippe ­Rahmy, l’auteur de ce récit non pas de voyage mais de combat, imposait l’écoute attentive. Au milieu de Shanghai, au cœur de la foule comme on se tiendrait dans l’œil du cyclone, l’auteur se lançait le défi d’écrire non pas la ville, non pas la mégapole, non pas la Chine, mais lui, l’homme des mots, traversé par le fracas du monde jusqu’à l’étourdissement, jusqu’au knock-out. Aux abords de ce parcours-là, Shanghai a tonné, comme ivre d’elle-même, Shanghai a vibré, envers et contre tout.

Il fallait le rencontrer cet auteur, né et ayant grandi à Genève, vivant à Lausanne, qui signait là son premier livre après deux recueils de poésie aux Editions Cheyne (Mouvement par la fin. Un portrait de la douleur et Demeure le corps. Chant d’exécration). Il fallait aller l’écouter, lui qui, avant de séjourner en Chine à la faveur d’une invitation de l’Association des écrivains de Shanghai, avait parcouru dès l’enfance le dédale des couloirs de l’hôpital. Atteint de la maladie des os de verre, il a une connaissance de la douleur sous chacun de ses mille visages. Ses voyages intérieurs l’ont mené vers des confins dont on peut ne pas revenir.

Il fallait l’entendre donc ce voyageur qui depuis longtemps s’était choisi les mots pour marcher dans sa chambre d’abord puis dans la page.

Les agendas n’avaient pas pu se croiser en automne. Entre-temps, Béton armé s’est retrouvé sur les listes d’un prix littéraire nettement moins tonitruant que le Goncourt mais très suivi par les connaisseurs, le Prix Wepler, qui annonce avec panache sa volonté de primer les œuvres «en dehors de toute visée commerciale». Béton armé a obtenu le 11 novembre la Mention spéciale du jury.

Philippe Rahmy rentre tout juste de Paris. Rendez-vous est pris au Buffet de la gare à Lausanne. Le voilà qui arrive, leste comme un chat sur son fauteuil roulant. On n’y pensait pas au fauteuil roulant tant il n’apparaît pas dans Béton armé. Le corps à corps entre l’écrivain et la ville est si plein, si total, que l’accessoire le devient encore plus. Philippe ­Rahmy prend un expresso et un jus d’orange.

Concrètement, qu’est-ce que cela veut dire que de se perdre dans la foule à Shanghai? «Le fait d’être en fauteuil roulant me disqualifiait comme Occidental. J’imagine aussi que je devais avoir un regard qui mendiait quelque chose comme: «Eh bien alors, où va-t-on maintenant?» Toujours est-il que les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux venaient vers moi et, à chaque fois, une histoire commençait. On m’emmenait vers des gens, des lieux, susceptibles de m’intéresser. Nous ne pouvions pas communiquer, mais nous étions en état d’empathie. De l’imprévu, je n’avais jusque-là qu’une expérience malheureuse. Les surprises que la maladie réserve se terminent en général à l’hôpital et réorientent brutalement le flux des jours. A Shanghai, j’ai découvert l’imprévu heureux. J’ai pu commencer un apprentissage de la confiance. Jusque-là, mon corps tremblotait comme un colibri dans ma citadelle de l’esprit. A Shanghai, j’ai ressenti la perte du souci de soi-même. L’écriture de l’introspection qui était la mienne a basculé vers le désir de ce qui se passait à l’extérieur. C’est une forme de jubilation.»

Différer la violence

Un phénomène étrange se produit pourtant au début du séjour, une sorte de décalage émotionnel massif entre ce que ressent l’écrivain et ce qu’il voit. «C’était très étrange. Je ne me trouvais jamais en osmose avec ce qui m’entourait. Les scènes de joie me donnaient le cafard et les scènes tristes me procuraient un sentiment de joie. Ce genre de décalage ne me ressemblait pas. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je sentais bien que deux masses s’affrontaient en moi, l’écriture et la ville, la réalité. Est-ce que mon écriture resterait première ou la réalité allait-elle prendre le pas sur elle? Mais cela n’expliquait toujours pas mon hypertrophie émotionnelle décalée. Petit à petit s’est fait jour l’idée que je n’étais pas là pour faire un récit de voyage, ni pour raconter Shanghai. Quelque chose, de l’ordre du langage, poussait à l’intérieur de moi et me désaxait. C’est cette histoire-là que je devais raconter. Dans le même temps, l’émotivité poussée jusqu’à l’incandescence m’a permis d’écrire Shanghai, ce que je ne voulais pas au départ.»

Au Buffet de la gare, on lui glisse que les phrases qui commencent au début du livre par «Les Chinois sont…» surprennent. Pourquoi tant de généralisation dans un livre centré sur le particulier? «J’ai voulu inclure dans mon texte cette littérature de voyage qui regardait l’autre comme un bon sauvage. C’est trop simple d’extraire purement et simplement cet héritage nauséabond. Il faut le mâcher et le remâcher. Je veux croire en une littérature qui peut différer la violence. Elle l’englobe puis la neutralise dans un infini de paragraphes…»

Pour démonter le mythe d’une Chine radicalement autre et donc incompréhensible, Philippe ­Rahmy a puisé dans les écrits du sinologue Jean François Billeter: «Il m’a donné les outils pour être au contact de l’individu, à la cheville du singulier.»

Une image vient à écouter parler Philippe Rahmy. Dans les cours de théâtre, il y avait cet exercice que l’on donnait aux élèves pour augmenter leur confiance dans leurs partenaires. Il fallait fermer les yeux, tourner le dos à cinq ou six camarades et se laisser tomber en arrière dans l’assurance que des bras secourables viendraient éviter la chute. L’écrivain à Shanghai s’est élancé avec cette assurance-là et celles et ceux qui lui ont tendu les bras, de très loin parfois, de si loin que seule la silhouette se détachait, tous ceux-là dansent dans les pages, dans le fracas de la circulation et des gyrophares.

Soins intensifs

Ce séjour paroxystique s’est terminé pour Philippe Rahmy aux urgences. Plusieurs semaines aux soins intensifs pour pouvoir revenir de cette immersion. «C’était l’épuisement. Il faut dire aussi qu’avec les autres écrivains en résidence, on passait des soirées à boire et à faire de la musique comme des collégiens…!»

Et la rentrée littéraire, Paris et ses prix? Un autre voyage? «J’y suis allé en me disant que c’était une occasion de vivre ces prix de l’intérieur. Et puis, quand on vous remet le prix, c’est comme une petite mort… On vous sanctifie. J’ai vu défiler devant mes yeux la longue procession des jours d’hôpital et j’ai ressenti un baume se déposer sur moi. Surtout, ce genre d’épisode vous relance dans le travail.»

La longue procession des jours d’hôpital… Enfant, il est cloué au lit. Le simple fait de se retourner dans son sommeil entraîne des fractures, à l’épaule, à la boîte crânienne. Il manque l’école souvent, mais ne lâche pas la scolarité. A l’Institut Florimont, à Genève, il est un élève brillant. Son père est mi-égyptien, mi-français. De vingt-cinq ans plus âgé que son épouse, il est un père à l’ancienne, distant et tanceur. C’est la mère qui berce et panse de ses bras et de ses mots. Pour le distraire des douleurs, elle lui lit sans relâche les grands récits bibliques d’abord et puis des romans. Le petit écoute, la tête ceinte d’un casque qui l’empêche d’articuler. Et puis, un après-midi: «Je m’en souviens très bien, nous venions de terminer Le Grand Meaulnes, je me suis redressé. J’ai senti mes jambes prêtes à me porter. Je me suis assis au bord du lit. Je me suis levé. J’étais Augustin Meaulnes, grand et mystérieux au seuil de la vie.»

Une ossature de mots. Beau squelette. C’est à l’Université de Lausanne, où il obtient une ­licence en philosophie, que ­Philippe Rahmy rencontre l’écrivain François Bon lors d’un atelier d’écriture. «Il m’a vu», résume Philippe Rahmy. C’est l’entrée symbolique dans le monde des lettres et sur le site littéraire Remue.net.

Philippe Rahmy va bientôt repartir. Vers l’Egypte cette fois. Pour le roman qu’il a commencé à écrire. Au moment de faire la photo, l’écrivain demande: «Avec ou sans le fauteuil roulant?» «C’est vous qui savez», répond le photographe. Ce sera sans.

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