Philippe Renaud, qui fut professeur de littérature à l’Université de Genève, nous a quittés ce jeudi 1er avril 2021 à l’âge de 90 ans. Mauvaise farce. Mais aussi: date symbolique. On soupçonne que, parti à quelques heures du Vendredi-Saint, il n’aurait pas manqué d’évoquer à ce propos Samuel Beckett, un de ses romanciers de prédilection: l’auteur de Molloy se plaisait en effet à relever qu’il était né le jour de la mort du Christ. Philippe a d’ailleurs donné, au début des années 1980, un séminaire consacré à Malone meurt particulièrement éclairant, tant sur ce texte que sur le mouvement du Nouveau Roman, auquel il a consacré quelques études importantes, centrées sur l’œuvre de son collègue genevois Michel Butor.

Lire ici: Les articles citant Philippe Renaud dans nos archives («Journal de Genève» et «Gazette de Lausanne»)

Philippe Renaud s’illustre pourtant d’abord comme critique du genre poétique, grâce à une thèse sur Guillaume Apollinaire qui fera date: Lecture d’Apollinaire (Lausanne, L’Age d’Homme, 1969). Après une licence ès lettres à l’Université de Lausanne, sa ville natale, il a choisi de mener sa recherche doctorale sous la direction de Marcel Raymond à l’Université de Genève, où il sera professeur assistant de 1977 à 1980, chargé de cours de 1980 à 1983, maître d’enseignement et de recherche de 1988 à 1992, enfin professeur titulaire de 1992 à sa retraite en 1996.

C’est en 1970 déjà, avant de passer une année comme professeur invité à l’Université Laval au Québec, qu’il fonde à Genève le Séminaire de littérature romande, domaine dont il est un des connaisseurs les plus avisés. En témoignent des publications sur Blaise Cendrars, Catherine Colomb, Yves Velan et Charles Ferdinand Ramuz en particulier: son Ramuz ou l’intensité d’en bas (Vevey, L’Aire, 1986) reste, 35 ans plus tard, un ouvrage de référence, original et parfois fulgurant, qui lui a valu de collaborer à l’édition des romans ramuziens dans la Bibliothèque de la Pléiade.

Loin des sectarismes

En un temps où la littérature suisse francophone commence à peine à intéresser l’université (à Lausanne) et ne figure pas dans les programmes, c’est à Philippe Renaud que nombre d’étudiants et d’étudiantes doivent d’avoir découvert les poètes et écrivain(e)s romand(e)s, loin de tout sectarisme et dans la ligne, si attentive à la lettre des textes, de l’Ecole de Genève.

Sa carrière universitaire, cependant, ne fait pas de lui un homme d’académie. Issu d’un milieu modeste, il demeure un franc-tireur des lettres, ce que révèlent notamment ses collaborations régulières à des revues qu’on qualifierait aujourd’hui d’alternatives: [vwa], à La-Chaux-de-Fonds – où il s’installe après le décès de sa femme, l’écrivaine Odette Vernet; ou Coaltar, en ligne, dont il est cofondateur. Une série de publications révèlent aussi en lui un écrivain subtil et profond, souvent ironique: Les Trajets du phénix (Paris, Minard, 1983); Marcel Duchamp ou Les Mystères de la porte, roman-feuilleton pataphysique (Genève, Coaltar, 2012); Sept Histoires à rebrousse-poil, nouvelles (Vevey, L’Aire, 2013). Actif jusqu’aux derniers mois de sa vie, il tient encore, dès 2016, un remarquable blog littéraire.

Philippe ne nous regardera plus de son œil rieur autant que bienveillant, nous n’entendrons plus ni sa voix, à la fois vibrante et un peu essoufflée, ni son humour. La lèvre gourmande, il ne savourera plus avec nous, comme un bon vin, telle phrase ciselée qui le ravissait. Mais il nous laisse son approche libre et joyeuse de la littérature en héritage, et son amitié fidèle en vivante mémoire. Nous adressons à sa famille comme à ses proches notre sympathie émue.