Danse

Philippe Saire: «La danse suisse n’a pas de style, c’est sa force»

Chasseur de gestes éloquents, le chorégraphe Philippe Saire a marqué des générations de danseurs suisses. Il est au cœur des Swiss Dance Days, qui commencent mercredi à Lausanne. Parole d’un arpenteur de plaines

Un banjo tomberait du ciel et on se croirait dans un saloon. Aux tables, garçons et filles s’agglutinent, c’est l’heure du scotch ou du thé à la menthe, l’heure des vapeurs de Far West. Face à vous, un shérif perdu dans une pensée, sorti du formidable No Country for Old Men, le film des frères Coen d’après un roman de Cormac McCarthy. Ce baroudeur en hiver, c’est le chorégraphe vaudois Philippe Saire.

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Toute sa vie, ou presque, est une histoire d’espace, d’échappées intérieures, de chasse au geste éloquent. Depuis trente ans, l’artiste imprime ses visions racées sur les scènes de Suisse, autant de pièces manufacturées à Sévelin 36, son théâtre à Lausanne. Cet ancien instituteur est de ceux qui incarnent, à sa façon obstinée et généreuse, l’essor de la danse contemporaine dans notre pays. Démonstration de cette vitalité: les Swiss Dance Days, dès demain et jusqu’à samedi à Lausanne.

Que verra-t-on alors à l’Arsenic, Sévelin 36 et Vidy? Une sélection des créations les plus marquantes de l’année, choisies par un jury de professionnels. Mais à qui donc est destiné ce bouquet? Au profane, certes, au programmateur international ou helvétique plus encore. Cette plateforme est l’œuvre de Reso, une structure qui, sous la direction de Boris Brüderlin, fédère les acteurs de la danse en Suisse.

C’est pour parler du métier, de l’image de la danse sur nos terres, qu’on retrouve Philippe Saire, cet arpenteur de plaines, membre du jury de ces Swiss Dance Days, hôte de la manifestation à Sévelin 36, créateur à l’affiche, avec son Actéon, sa nouvelle création, une histoire de chasseur, tiens.

Le Temps: Que signifient pour vous ces Swiss Dance Days à Lausanne? Une reconnaissance de votre travail?

Philippe Saire: Ce qui est admirable, c’est la capacité d’organisation des professionnels suisses. Je me suis battu naguère, avec d’autres, pour que de telles journées, sur le modèle des fameuses Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, existent. Elles font partie désormais du paysage artistique.

Est-ce le fruit d’une politique fédérale, marquée notamment par la désignation de la danse comme priorité nationale?

Le dynamisme vient surtout de l’intérieur. Reso est l’émanation de cette volonté des artistes de construire les conditions d’un rayonnement.

Quels sont les atouts de la danse «made in Switzerland»?

Il n’y a pas un style de danse suisse, c’est notre force. La diversité domine. La Suisse est un carrefour européen, des artistes passent, essaiment, s’implantent souvent et contribuent au renouvellement du vivier romand. Notre région est minuscule à l’échelle de l’Europe, mais elle concentre un nombre de talents impressionnant.

Et vous, Philippe, qu’est-ce qui vous a fait entrer dans la danse?

J’avais 19 ans en 1978, je venais de décrocher mon diplôme d’instituteur et j’étais attiré par le théâtre. J’ai participé à un atelier, le cours de danse m’a plu, j’ai cherché à me former, ce que j’ai fait au studio de Philippe Dahlmann, une référence à l’époque. Nous étions un groupe de jeunes interprètes, nous avions envie d’explorer tous nos potentiels, j’ai suivi des stages à Genève avec Noemi Lapzeson, puis je suis parti à Paris pour découvrir d’autres approches.

C’étaient les années Jack Lang, la danse contemporaine était une discipline chérie et en plein boum. En 1985, je me suis retrouvé à danser au Festival d’Avignon, dans un spectacle de Daniel Larrieu. J’avais depuis longtemps compris que la danse serait ma vie.

Au point de créer votre compagnie?

J’aurais pu rester en France, mais je voulais construire quelque chose à Lausanne. J’avais un projet de pièce, au Théâtre municipal. Nous y avons créé en 1986 Encore torride, un titre horrible, très années 1980. Le spectacle a été repéré et j’ai enchaîné.

Vu la concurrence, il paraît plus difficile aujourd’hui pour un jeune de se lancer…

C’est plus facile au contraire. Des structures existent pour montrer et développer son travail, ne serait-ce que Sévelin 36. Il y a aussi une attente des directeurs de théâtre: ils sont friands de nouvelles têtes, de talents tout frais. Il est plus aisé pour un novice d’obtenir des moyens. Reste qu’il y a des étoiles qui ne font que passer.

Vous êtes établis, vous et votre compagnie, depuis 1995 au Théâtre Sévelin 36. N’est-ce pas trop petit, au vu de tout ce que vous avez développé, notamment en faveur de la relève?

J’ai essayé par le passé d’avoir davantage de moyens et un espace plus grand. Les autorités n’ont pas suivi. Je me contente donc de ce que j’ai, qui n’est pas rien: pour les artistes français que nous invitons, notre activité est comparable à celle d’un centre chorégraphique national. Le grand atout de notre salle, c’est le rapport de proximité entre les interprètes et le public. Il offre des moments de communion uniques.

Votre travail a évolué: vous faites autant œuvre de plasticien aujourd’hui, véhiculant un imaginaire, que de chorégraphe. Qu’est-ce qui est à l’origine de cette veine, marquée par «Ether», l’année passée, mais aussi par «Hocus Pocus», pièce jeune public qui fait figure de phénomène avec ses quelque 150 représentations?

J’ai besoin de continuer à avancer. Je n’ai jamais été le chantre d’une danse abstraite. Le cinéma m’a toujours inspiré, la peinture aussi. Mais vous observerez que dans Actéon je soigne le mouvement et la narration, qui est un aspect à mes yeux important dans un spectacle.

Qu’est-ce qui manque à la danse suisse pour qu’elle soit plus forte?

Les responsables politiques chez nous n’ont pas la fierté de leurs homologues français quand ils parlent de culture. Ils ont un discours timide. Sur le plan artistique, il y a souvent un manque de travail sur le sens: les danseurs sont excellents, les lumières belles, mais la dramaturgie est absente. Dans les théâtres en Allemagne, la fonction de dramaturge est très présente, dans la tradition francophone, elle l’est beaucoup moins. C’est frappant sur nos scènes.

Qu’est-ce qu’un chorégraphe pour vous?

Une personne qui cherche le langage qui convient à son sujet. C’est ce que j’essaie de faire. Je ne prétends pas à un vocabulaire personnel, à un style, mais j’ai le souci de créer un univers chaque fois.

A quoi ressemblait la chambre de vos 15 ans?

J’avais en poster la fameuse photo de Robert Capa, le soldat républicain qui est fauché par une balle pendant la guerre d’Espagne. J’étais attiré par les beaux-arts. Mais je venais d’une famille modeste et je sentais qu’il fallait que je sois très vite indépendant. A 16 ans, donc, je suis entré à l’Ecole normale pour devenir instituteur. J’étais politisé, antimilitariste, écologiste aussi. Et je lisais énormément, Michel Tournier, Milan Kundera.

Quel est le conseil que vous donnez aux jeunes qui vous sollicitent?

J’ai rencontré quelqu’un un jour qui faisait profession de sauver des entreprises. Il m’a confié que la première question qu’il posait aux patrons et aux employés était: qu’est-ce qui manquerait au monde si vous disparaissiez? En d’autres termes, «qu’avez-vous d’unique?» Aux jeunes qui me consultent, je dis toujours qu’il faut chercher ce qu’ils ont de spécial, d’à part. C’est mon exigence aussi, à chaque nouvelle création.


Swiss Dance Days, Lausanne, du 6 au 9 février; rens. Swiss Dance Days, www.swissdancedays.ch/

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