Genre: DVD
Qui ? Collectif (2002-2012)
Titre: Cartographies
Chez qui ? Compagnie Philippe Saire

C’est un des plus grands menus plaisirs que connaît le citadin oppressé: découvrir une touche de verdure dans une microfissure du béton. Philippe Saire suscite cette émotion du coquelicot impromptu avec ses Cartographies. De 2002 à 2012, le cho­régraphe a investi les coins et recoins de Lausanne que le passant ne voit plus mais dont le poète révèle l’étrangeté. Avec ses danseurs, il propose des interventions intégrant les murs et les perspectives de la capitale vaudoise.

Un spectacle de danse requiert plusieurs mois de travail. Les Cartographies sont des ­«croquis» dont les frais de ­production n’excèdent pas 25 000 francs et qui occupent dix jours d’élaboration in situ, représentation publique et tour­nage d’un court métrage. «Le domaine de l’image est l’entière responsabilité du réalisateur. La chorégraphie se met au service du projet», précise Philippe Saire. La rencontre du corps et de l’image en mouvements a produit onze magnifiques manifestes, onze victoires du vivant sur le béton, de l’esprit sur la matière.

Un chorégraphe, neuf réalisateurs, vingt-trois danseurs, onze lieux. Onze approches, onze couleurs, onze tonalités. Dans Mini-golf, Kamal Musale filme un pas de deux parmi les obstacles fantaisistes d’un circuit sombrant dans la verdure. Dans Interface, Pierre-Yves Borgeaud fait Mission: Impossible à la place de l’Europe: le team de l’agent Saire teste les artefacts de la modernité – ascenseurs, escalators, distributeurs de billets, caméras de surveillance. Dans (Ha Ha Hey) what are you doing?, la spatialité l’emporte sur la chorégraphie: d’un travelling latéral sans fin, Massimo Furlan dévoile les pelouses de la piscine de Bellerive, où s’attardent des baigneurs aux comportements légèrement décalés.

Dans Rue Centrale 17-19, d’Alain Margot, trois gus hantent une arrière-cour et une longue rampe d’escaliers. Ils se frottent à une fille téméraire qu’ils intègrent à un cairn de pavés.

Fernand Melgar signe le film le plus long, La Vallée de la jeunesse, car il documente le work in progress. Comment les danseurs appréhendent cette dune de béton sur laquelle ils vont travailler, que la pluie rend plus glissante qu’un flanc de baleine. Comment le musicien tape cette carapace grise pour en tirer des résonances. La réalité suspend la fiction: un enterrement passe à proximité, le trompettiste se découvre. C’est ainsi que les Cartographies intègrent les accidents du hasard, un essor de pigeons, une tête d’enfant qui guigne, et la mort fait partie de la vie.

Philippe Saire passe derrière la caméra pour trois séquences: Les Arches (trois danseurs dans l’enfilade des piles du Grand-Pont), Le Bassin (barbotage à l’aile droite du Palais de Rumine, Le Jardin des colombes (java orageuse)

Mario Del Curto (L’Ilot), Lionel Baier (En Onze) complètent la série, avec Bruno Deville qui, dans La Boule d’or, remplace les fougueux danseurs par quatre joueurs de pétanque sexagénaires qui ont mis au point le geste parfait. Car les Cartographies ne mettent pas seulement la danse dans l’espace urbain, elles trouvent la danse là où elle se cache, révèlent des chorégraphies qui s’ignorent, comme celles de la serviette de bain rétive ou tout simplement du passant qui passe.