D’abord un aveu – j’espère que les philosophes me pardonneront –, mais je dois dire que j’ai, hélas, beaucoup de peine à comprendre la pensée de Hegel. Je devine, j’essaie, j’admire, mais je serais bien en peine d’exposer clairement de quoi il retourne. La dialectique, bien sûr. Mais il paraît que thèse, antithèse, synthèse, que cette fameuse trilogie ne figure même pas dans l’œuvre du maître! Alors que faire? S’y pencher sérieusement, sans doute, sans se contenter de souvenirs d’écolier. Oui, c’est ce qu’il faudrait
En attendant, Philippe Sollers est là. Embarquons donc dans son nouveau roman, baptisé Mouvement, et cheminons, avec lui, en compagnie du philosophe allemand. En personnage de Sollers, Hegel est, il faut le dire, beaucoup moins intimidant que dans ses écrits. Voici ses formules logiques transformées en autant de mantras poétiques: «Le mouvement est l’infini en tant qu’unité de ces deux opposés, le temps et l’espace.» Voici sa vie, de précepteur et d’universitaire, devenue aventureuse. Voici ses amours avec sa «logeuse» placées soudain sous le feu des projecteurs.

Futé

Et voilà même un destin posthume pour le philosophe! Le romancier l’invite au XXe siècle. Il l’enjoint à sauter à pieds joints par-dessus la fin de l’histoire; à rejoindre en musardant l’époque contemporaine pour y contempler ses merveilles et ses travers. «De temps en temps, Hegel regarde un match de tennis ou de foot. Il est fasciné, allez savoir pourquoi, par les duels sur gazon à Wimbledon. Il ne cache pas sa préférence, mais sans excès, pour l’équipe de foot d’Allemagne. En musique, il déteste Wagner et ne se lasse pas de Mozart. On lui a prêté une liaison furtive avec l’éblouissante Elisabeth Schwarzkopf, mais c’est peut-être une rumeur.» Voilà un Hegel qui n’est pas sans point commun avec l’auteur de Mouvement. Il y voit «quelqu’un d’expérience, fin et rusé, qui échappe à tous les pièges. Voilà: il est futé.»

Hegel, le génial futé, n’est pas seul en scène. Pascal ouvre les feux. Et puis les hommes de Lascaux arrivent: celui qui a peint les murs de la grotte, celui qui gît au fond du puits, avec un masque d’oiseau et un sexe dressé. Le «vieux Bach», la Bible, L’Iliade, L’Odyssée surgissent. Et pendant ce temps, où est le narrateur? Il observe, se cache, fomente, se réjouit. Il fait analyser son ADN. Devinez quoi? L’homme de Lascaux, c’était lui. «Les résultats viennent de me parvenir: aucun doute, j’étais à Lascaux, c’est bien moi qui peignais sur le roc, et ma main négative est enregistrée dans la grotte. Ô mon aïeul sublime!»

Mouvement, c’est bien du roman, sinon Hegel ne serait pas ce personnage de génial futé, mais ce n’est pas non plus tout à fait du roman. Tout se passe, dans ce livre-ci encore, comme si Philippe Sollers partageait ses lectures, ses idées, ses interrogations du moment dans une série de très brefs essais. Le voici qui se souvient d’une lecture de Georges Bataille, évoquant les parois de Lascaux. Le voici qui contemple le mystère du puits, qui regarde, goguenard, le rhinocéros peint s’en aller encore et encore, toujours plus loin du bison et de l’homme morts, toujours plus loin de nous, les modernes. Le voilà convoquant l’astrophysique pour contempler, à l’image du rhinocéros, l’éloignement progressif des galaxies.

L’Empire du Milieu

Au milieu de tout cela, qu’y a-t-il? L’Empire du Milieu, pardi! La Chine, qui s’invite ici, sous forme d’anthologie poétique. Tour à tour l’auteur nous présente ses favoris, dont les mots font écho à ses propos: «J’en suis donc là, mais en compagnie de Zhou Dunyi (1017-1073). «On parle de choses lointaines d’il y a deux mille ans,/Et pourtant, sous mes yeux, elles existent, intactes».

Il n’est pas interdit d’être pris de vertige face à tous ces jeux de références, de personnages, de mots. Ni de faire la moue devant cette désinvolture qui – un peu à la manière des Monthy Python – convoque la philosophie sur les terrains de foot. Mais en même temps, tout ce «mouvement» s’avère très vivant, buissonnier, souvent inattendu.

Butineur

C’est attachant, chez Philippe Sollers, ce côté irrévérencieux, emprunteur, butineur. Il se promène dans les livres, dans le champ des idées, cueille des citations, en fait son miel. Un miel sauvage, peut-être un peu léger, mais qu’il distille à sa manière, transfigurant le parfum des fleurs, l’adaptant à ses goûts personnels: liberté, clandestinité, retraites secrètes, bonheurs dont il faut jouir en cachette.
«Le seul vrai roman est le mouvement de l’esprit et rien d’autre», affirme-t-il. Si on le suit, Mouvement est donc bien, quoi qu’il en soit, un vrai roman. 


Philippe Sollers, Mouvement, Gallimard, 232 pages. Parution le 10 mars 2016. ✶✶✶✶✶