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Philippe Stern est honoré mi-mai pour sa collection de montres anciennes.
© Fred Merz / Lundi13

Horlogerie

Philippe Stern, gardien du temple

L’ancien président de Patek Philippe, honoré pour sa collection de montres anciennes, raconte comment il l’a rassemblée au fil des années

Alors qu’elle s’apprête à embrayer sur un nouveau chapitre de l’histoire horlogère, la guide s’interrompt. Sans un bruit, Philippe Stern est arrivé derrière nous. Dans les pièces tapissées du musée Patek Philippe, l’ancien président de la marque est chez lui. Les 2400 montres qui l’entourent lui appartiennent mais il fait comme s’il n’en était rien. Il incite la guide à reprendre. Au cas où il lui resterait quelque chose à apprendre sur ces pièces qu’il a lui-même amassé au fil des cinquante dernières années.

En se promenant dans les étages de ce bâtiment Art déco du centre-ville genevois, on découvre les premières montres portables de l’histoire. En 1600, certaines devaient composer avec une précision si catastrophique qu’elles incluaient un cadran solaire pour être remises à l’heure. On passe devant la première montre avec une aiguille des minutes (1675), la première qui décompte les secondes (1700), le premier quantième perpétuel (1762)… Celui qui a été le directeur général de la marque horlogère pendant presque trente ans a patiemment déniché et racheté tous ces garde-temps. «Ce n’est pas si difficile de faire une collection, relativise-t-il autour d’un café. Ce qui est difficile, c’est de rendre compte des grands moments de l’histoire horlogère…»

En vingt ans, 1700 montres

Mission accomplie. Ce 15 mai, Philippe Stern recevra le prix 2017 de la fondation Europa Nostra, qui s’engage «en faveur de la sauvegarde et de la mise en valeur du patrimoine culturel et naturel en Europe». Le jury salue non seulement «cette collection, ce musée et son catalogue sans pareil, des témoignages précieux de l’évolution de la technologie horlogère», mais en particulier les pièces en elles-mêmes, «les plus précieuses, les plus caractéristiques et les plus extraordinaires des différents centres horlogers européens». A 79 ans, Philippe Stern, y voit une concrétisation de ses efforts. «Je réalise qu’en essayant de préserver notre culture horlogère européenne, je travaillais sans le savoir dans l’esprit de cette fondation.»

Tout a pourtant commencé par une autre intention. En 1962, quand Philippe Stern rejoint l’entreprise rachetée par son grand-père trente ans plus tôt, il s’étonne: «Nous n’avions pas de collections internes. Pourtant quand j’essayais d’aller vendre mes mallettes de montres aux Etats-Unis, je réalisais bien qu’il y avait un intérêt pour ces pièces de la part des collectionneurs.» De retour en Suisse quatre ans plus tard, il décide de se lancer à son tour dans la constitution d’une collection de Patek Philippe «pour le patrimoine de la marque». En vingt ans, il rassemble 1700 de ces montres initialement destinées à être transmises de génération en génération.

Devoir dire stop face à un Sheik de Doha

Avec le temps, Philippe Stern veut aller plus loin et s’intéresse à ce qui s’est passé avant 1839 (date de la fondation de sa marque). «J’ai réalisé qu’il n’y avait pas de musées pour retracer l’histoire générale de l’horlogerie.» Il se fixe comme objectif de trouver des pièces en parfait état de marche et qui incarnent les grands moments de cette industrie. «Dès le début, mon idée était d’en faire quelque chose pour le public.»

Ce n’est pas si difficile de faire une collection. Ce qui est difficile, c’est de rendre compte des grands moments de l’histoire horlogère…

Il continue donc d’écumer les ventes aux enchères. «Ce n’était jamais des coups de cœur. On se renseignait d’abord sur les origines de la pièce, sur son mouvement, etc. On n’achetait rien la tête dans un sac!» Ce recul permet logiquement de conserver une certaine retenue. Pour une pièce particulièrement rare, Philippe Stern s’est un jour retrouvé à se battre contre un Sheik de Doha dont le portefeuille semblait n’avoir aucune limite. «Alors forcément, au bout d’un moment, j’ai dû dire stop. Mais ce n’est pas trop difficile quand on achète avec la raison…»

D’un coffre-fort à l’autre

Sur plus de 2500 montres, Philippe Stern se souvient d’un seul problème. Il y a une quinzaine d’années, les représentants d’un prestigieux institut londonien sont venus lui réclamer une pièce qui, prétendaient-ils, avait été volée au début du XXe siècle. «Nous avons un peu bataillé mais avons rapidement compris qu’ils étaient de bonne foi et nous avons rendu la pièce gratuitement. L’opération est passée dans nos pertes et profits.»

Pendant des dizaines d’années, ces milliers de pièces dormaient silencieusement sur les différents plateaux d’un coffre-fort privé. Depuis 2001, elles trônent dans un musée de quatre étages au milieu de Genève. 50 000 personnes viennent chaque année faire un pèlerinage dans ce temple horloger mais le canton et la ville de Genève ne semblent guère s’y intéresser. «Les rapports entre le musée et les pouvoirs publics sont inexistants», constate simplement Philippe Stern.

Avec la multiplication du nombre de collectionneurs et des canaux d’informations, la valeur de ce trésor a décuplé. Et la difficulté qu’il y aurait à le rassembler avec. Pour autant, les bons coups sont toujours possibles. L’an dernier, le directeur du musée Peter Friess a réussi à mettre la main sur le premier quantième perpétuel jamais produit. Selon différents médias, il l’a payé 62 500 livres sterling (environ 80 000 francs) dans une minuscule vente aux enchères alors qu’en théorie, cette pièce en valait plusieurs centaines de milliers. Philippe Stern jette un sourire en travers de la table. «On réussit encore parfois à doubler tous les collectionneurs. C’est rare, mais ça arrive.»


En dates

1962. Philippe Stern rejoint l’entreprise familiale

1966. Il se lance dans la constitution d’une collection de montres

2001. Ouverture du Musée Patek Philippe à Genève

2017. Honoré par la fondation Europa Nostra pour sa collection

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