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Philippe Tesson en janvier 2017.
© Eric Fougere - Corbis

Entretien

Philippe Tesson: «Molière est supérieur à tous les éditorialistes»

Patron de presse au long cours, polémiste saignant, propriétaire d'un théâtre à Paris, Philippe Tesson dialogue ce jeudi à Genève avec son fils, Sylvain Tesson, écrivain qui chérit les steppes. Paroles d'un esthète de la politique

Au bout du fil, c’est Voltaire qui vous parle. Dans sa bouche, le théâtre de ses nuits, ses auteurs qu’il chérit, Shakespeare pour le guet-apens du soir, Marivaux pour la dentelle. Dans sa bouche aussi, le théâtre de ses journées, Emmanuel Macron à l’Elysée, les escarmouches d’un personnel politique déboussolé. Au virage, il lâche, avec une gourmandise de marquis: «Nous vivons en France un passionnant chambardement.» Son rire mousquetaire vrille. Voltaire n’aurait pas ri autrement.

Philippe Tesson est voltairien, c’est-à-dire impliqué dans la mêlée et détaché, insolent au fleuret, un coup à gauche, un coup à droite, cavalier au clavier, méchant parfois parce que ça maintient. «Vous ne le savez peut-être pas, mais j’ai 89 ans», badine-t-il. Un instant, on jette un œil dans le rétroviseur. Une enfance heureuse, dit-il, malgré l’Occupation. De longues études pour cerner les racines romantiques du nazisme. Et à 30 ans, un flambeau qu’il n’imaginait pas empoigner: la rédaction en chef de Combat, le journal d’Albert Camus. «Je finissais ma thèse et ça m’est tombé dessus.»

Avec Philippe Tesson, la République tient un sacré frelon. Il pique, il virevolte, au Quotidien de Paris qu’il lance en 1974 sous Valéry Giscard d’Estaing. Il est aigu, il est enflammé, il est redouté. Avec son épouse, Marie-Claude Tesson Millet, il soigne la lettre, caresse l’esprit. Sylvain Tesson, cet écrivain appelé par des cimes impossibles et des steppes sans retour, vient de là, comme ses sœurs, Stéphanie, comédienne, et Daphné, journaliste.

Philippe et Sylvain, donc. L’un est épicurien. L’autre franchement anachorète. Ils confrontent leur pudeur ce jeudi à 12h30, au Théâtre de Carouge, à l’invitation de la Société de lecture.

Le Temps: Après avoir dirigé des journaux pendant quarante ans, vous avez acheté en 2012 le Théâtre de Poche-Montparnasse. On y joue ces jours Au but de Thomas Bernhard et Amphitryon de Molière. Pourquoi vous êtes-vous lancé dans cette affaire?

Philippe Tesson: Je suis critique dramatique depuis soixante ans, j’ai ma chronique encore aujourd’hui au Figaro Magazine. Je me passionne pour la scène depuis l’enfance. Et si la guerre n’était pas passée par là, j’aurais peut-être été comédien.

– D’où vient ce vice?

– De ma mère, Jeanne. J’ai été élevé par elle davantage que par mon père, un homme délicat mais réservé. Elle m’a appris la supériorité de l’expression sur l’introversion. Elle était théâtrale et extravertie. Elle m’a transmis ce goût-là, celui de la parole, du dédoublement de soi, de l’altérité. J’ai compris grâce à elle qu’Eschyle, Heinrich von Kleist ou Shakespeare permettaient d’affronter des grandes questions qui nous concernent toujours, celle de l’hospitalité par exemple.

– Euripide, Sophocle seraient donc nos premiers éditorialistes…

– Ils nous sont bien supérieurs. J’ai toujours dit à mon ami Jean Daniel, le fondateur du Nouvel Observateur, que j’aimais ses éditos, mais que je préférais les monologues de Racine, de Molière ou de Shakespeare sur le pouvoir, le poids de l’argent, etc.

– Votre théâtre est aussi un salon au sens qu’avait ce terme au XVIIIe. Vous y organisez chaque semaine un débat, avec des personnalités diverses, Philippe Sollers, Frédéric Mitterrand et Dominique de Villepin bientôt. Ce théâtre, c’est un journal idéal?

– J’y renoue avec une forme de poésie, de philosophie et de journalisme. J’attends du théâtre qu’il donne des réponses à nos problèmes existentiels, avec légèreté si possible.

– Sylvain, votre fils, construit une œuvre en arpenteur de mondes oubliés, la France des sentiers perdus par exemple (Sur les chemins noirs, Gallimard). Vous reconnaissez-vous en lui?

– Nous n’avons rien en commun, sauf une formidable énergie, et encore. Il y a chez lui quelque chose de surhumain, une énergie du corps qui m’impressionne, un feu animal et intellectuel. Ce principe vital, il le met au service d’un but. Enfant, Sylvain n’était pas particulièrement précoce, mais je le vois encore couché dans l’herbe. Il avait 7 ans et il m’expliquait qu’il écoutait les forces telluriques.

– Il serait plutôt Rousseau et vous Voltaire?

– Il a une passion pour la nature qui me fascine en tout cas. Il est plus intéressé par elle que par l’homme. Il a un goût pour la solitude que je ne partage pas, il cherche à échapper à toute espèce de prison. Il ne peut s’empêcher de s’en aller, c’est son côté métaphysique que je ne possède pas.

– Le goût du style, n’est-ce pas ce qui vous rassemble?

– Mais là aussi, nous sommes différents. J’ai le goût de l’éphémère, c’est ce qui m’a passionné dans le journalisme. J’y ai découvert l’efficacité de la concision, une rapidité d’écriture. J’écris vite et sans chichi. Cette vitesse, c’est le bonheur de notre métier: j’aime vivre une année en une journée. J’aime aussi mettre la légèreté au service du sérieux. Je suis plus léger que Sylvain. Il me reproche d’être mondain; je lui reproche d’être sauvage.

– La France vient d’élire un jeune président. Qu’est-ce que ça vous inspire?

– La vie politique est devenue incohérente. La France n’est pas particulièrement en crise, c’est le monde qui est en plein désarroi. Je contemple avec beaucoup de passion ce qui nous arrive. Cette période est captivante parce qu’ouverte sur l’inconnu, donc sur le rêve.

– Emmanuel Macron est-il l’homme de ce rêve?

– Il fait partie de ce désordre. C’est un inconnu qui, du jour au lendemain, est devenu roi. Il s’inscrit dans l’irrationnel que nous vivons. Il n’y a rien de logique dans son accession au pouvoir. Il a été élu par défaut. Du point de vue romanesque, j’adore cette situation. Du point de vue politique, mon jugement est plus relatif. La politique est devenue un jeu. Nous sommes à la roulette. Mais je défends Macron parce qu’il n’y a pas mieux que lui.

– Quel est l’auteur que vous offrez aux êtres que vous aimez?

– Je vais vous surprendre. Moi qui prise la légèreté, j’ai une passion pour les écrivains allemands, pour Thomas Mann et sa Montagne magique notamment. Devant cette littérature-là, je suis interdit: j’en aime le mystère et l’acuité des passions.


Philippe et Sylvain Tesson, Théâtre de Carouge, ce jeudi à 12h30; rens. www.societe-de-lecture.ch

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