Crâne rasé, veste marron sur pull gris nuit, yeux d'épervier dans les mêmes tons, Philippe Torreton n'est pas du genre à se pavaner sur le parvis du Palais des Papes d'Avignon. Mais plutôt à promener, comme l'autre jour dans le hall de son hôtel, une adolescence tardive et rêveuse, plus ténébreuse que fauve. Comme un souvenir de sa Normandie natale, où ce fils de pompiste et d'institutrice est né il y a trente-quatre ans.

Mais les apparences ne disent pas tout. Elles ne disent pas que ce jeune homme a époustouflé critique et public dans Capitaine Conan, film de Bertrand Tavernier, et qu'il a été un instituteur à cœur et à poigne dans Ça commence aujourd'hui, du même réalisateur. Elles ne disent pas non plus qu'il a été l'année passée un Scapin formidable de franchise paysanne à la Comédie-Française et qu'il a démissionné de cette même institution, après avoir lâché quelques vérités désagréables qui lui valent son quintal de rancune. Ni surtout qu'il inaugure le festival en jouant Henry V de Shakespeare dans la Cour d'honneur du Palais des Papes, sur un plateau papal qui lamine plus souvent les vedettes qu'il ne les consacre. Entretien.

Le Temps: – Après Capitaine Conan au cinéma ou Scapin à la scène, voilà que vous êtes Henry V, un monarque anglais belliqueux qui humilie la France. Qu'est-ce qui vous inspire en tant qu'acteur dans l'héroïsme?

Philippe Torreton: – Ce n'est pas l'héroïsme qui m'intéresse, mais la complexité d'une figure. L'ambiguïté d'Henry V, un des monarques les plus insaisissables du théâtre shakespearien selon Orson Welles, me fascine. D'abord, parce que ce personnage allie un vrai sens de la chevalerie à une cruauté animale et raffinée tout à la fois, dont il joue jusqu'à l'écœurement. Ensuite, parce qu'à travers ce héros, c'est la guerre qui est soumise à la question avec son cortège de discours censés la légitimer, ce qui renvoie à l'actualité récente. On a beau dire qu'une guerre comme celle menée contre la Serbie est juste, je suis révolté par cette rhétorique qui veut que les désastres causés par les bombes de l'OTAN soient qualifiés de «bavures».

– Le public d'Avignon doit-il s'attendre à un spectacle engagé?

– Je pense que Shakespeare n'est pas seulement destiné aux lettrés, mais que c'est une œuvre populaire qu'il faut traiter comme telle. Notre spectacle doit être lisible, sinon il n'aura aucun intérêt. Je trouve aberrants ces metteurs en scène qui projettent sur les pièces des schémas de pensée tortueux qui ne font le bonheur que des initiés.

– Mais la scène a besoin d'explorateurs qui prennent des risques et qui parfois, comme Stanislas Nordey à Saint-Denis, tentent de démocratiser le théâtre tout en ayant une programmation pointue…

– Je me méfie du théâtre-laboratoire. Nous n'avons pas à nous préoccuper de faire avancer notre art, d'ailleurs je ne sais pas ce que signifie cette notion d'«avancée» dans le domaine. Je suis le bourgeon d'un arbre planté par Jean Vilar et André Malraux, qui ont fait en sorte, dans les années 60, que le théâtre ne reste pas confiné dans ses cathédrales.

– La Cour d'honneur avec son mistral et sa démesure est un traquenard pour les vedettes et rares sont celles qui s'en sortent à leur avantage. Qu'appréhendez-vous le plus?

– Je suis surtout très excité à l'idée de jouer devant plus de 2000 spectateurs. Le reste, l'histoire de cette scène et l'épreuve du feu et du vent que les acteurs y subissent, est secondaire. L'important est de jouer goulûment chaque mot de Shakespeare, comme le lion qui plante ses crocs dans la viande, et de parvenir à communier avec le public. Seule la communion compte.

– Vous avez annoncé au début de l'année votre départ de la Comédie-Française, en tenant des propos très durs vis-à-vis de son directeur, Jean-Pierre Miquel. Quel bilan tirez-vous de ce passage?

– Si j'ai décidé de m'en aller, c'est pour préserver un diamant. J'ai eu la chance d'y être engagé il y a neuf ans par Antoine Vitez, à la sortie du Conservatoire, et de jouer pour des metteurs en scène formidables, comme Dario Fo, Otomar Krejca ou encore Georges Lavaudant. Mais la maison de Molière dépérit actuellement: on y respire un air très fin de siècle, aucun projet n'emballe les gens… Quant à l'unité artistique, ce n'est pas le point fort de la direction.

– Si vous deviez choisir un acteur pour vous accompagner dans la Cour d'honneur, qui serait-il?

– J'en choisirais trois: André Antoine d'abord, le père du réalisme théâtral à la fin du siècle passé, Jean Vilar, l'homme du Théâtre populaire, et Antoine Vitez, qui m'avait promis en m'engageant, quatre mois avant sa mort: «Je vais vous accabler de travail.» Il a tenu parole.

«Henry V». Cour d'Honneur du Palais des Papes, sa 10, di 11, lu 12, ma 13, je 15, ve 16 et sa 17 juillet à 22h.