Ce bel essai s’ouvre sur une aube au bord de la Méditerranée, et sur la sensation physique du «lever des couleurs». Pour constater aussitôt que le paysage, dans son évidence, sa beauté, nous le classons d’emblée dans le «déjà connu». Or, l’installer dans notre esprit revient à le faire disparaître: «La mer est désespérément lassante dans son éternel déroulé, son étalé, et n’apparaît plus, n’émerge plus.» En la contemplant, Jullien refuse, lui, la mélancolie. C’est au vertige qu’il invite, à se désengluer du réel par un regard actif.

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Le sinologue, helléniste et philosophe français poursuit avec L’inouï une réflexion sur l’écart et la promotion d’une généreuse éthique de l’existence, entamée en 2016 avec Une seconde vie (Grasset). Pour retrouver l’inouï, il faut accepter de désensabler le réel, de le considérer dans son étrangeté, plutôt que de l’intégrer. Laisser les choses apparaître et nous «déborder».

Extraire le réel de la lassitude qui l’enfouit ne veut pas dire pour autant rechercher «l’incroyable». L’inouï de François Jullien ne correspond pas à «l’extraordinaire»; pas de secret, de caché, de mystère pour lui à découvrir derrière les apparences. Il s’agit de considérer ce qui est pour nous le plus «évident», mais que nous avons «assimilé»: être en vie, regarder les couleurs. L’inouï est ce qui n’a jamais été vraiment «ouï».

Etre touché

Pour cela, le philosophe convoque un concept clé de sa pensée: dé-coïncider. Ne pas coller trop près au réel. Pour être touché par l’autre, dans son altérité, il faut une distance. «Seul l’écart, par le détachement qu’il appelle, le dérangement qu’il exige, en rompant avec la normalité, est exploratoire; seul il est aventureux.» Jullien évoque les philosophes (Kant), pour les nuancer, et surtout les poètes, pour leur subversion, Rimbaud en tête avec son Bateau ivre.

Il loue la métaphore, cette figure de style qui opère au sein même du langage une fissure, un décalage qui permet de le remettre en jeu. Sa réflexion se nourrit de Proust également, le philosophe considérant la littérature comme un moyen de connaître le monde. Pour lui, la littérature, dans son concept moderne, s’est substituée à la métaphysique.

Ouvrir sur la mer

Au passage, il égratigne le «globish», ce pauvre anglais globalisé de la publicité et du marketing, qui enferme dans le standardisé. Pour faire émerger sa propre langue, il faut, rappelle-t-il, aller «rencontrer d’autres langues».

Loin des guides de développement personnel, ce livre de philosophie est abordable pour les non-initiés. Il développe ses idées en les répétant, inlassablement, les creusant, les précisant, les complexifiant. S’il s’ouvre sur la mer, il se referme sur le regard. Les yeux, «lieux» dans lesquels cohabitent le corps et les pensées, lieux «où le sensible est mêlé intrinsèquement de pensée, où la pensée se déploie vertigineusement sensible». Regarder l’autre, c’est prendre à nouveau le risque de voir «le nu de son émergence», jusqu’aux larmes, jusqu’à la joie.

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François Jullien

«L’inouï»

Grasset

205 p.