Philosophie et cybernétique

Céline Lafontaine montre comment le modèle cybernétique a modelé la pensée philosophique et sociale des cinquante dernières années. 

Céline Lafontaine. L'Empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine. Seuil, 238 p.

Ramasser, comme en une gerbe, l'esprit de diverses pensées de notre temps: c'est là l'ambitieuse et éclairante tentative de Céline Lafontaine, professeur de sociologie à l'Université de Montréal. Une fois n'est pas coutume, le titre L'Empire cybernétique. Des machines à penser à la pensée machine – est moins ambitieux que le propos même de l'ouvrage. Il ne s'agit pas d'un énième essai sur l'intelligence artificielle, mais de montrer comment le modèle cybernétique, né immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, a modelé, même malgré elle, la pensée philosophique et sociale des cinquante dernières années. Cette gerbe nouée au ruban de la cybernétique a l'immense avantage pour le lecteur de conférer à la pensée contemporaine une unité qui n'apparaît pas au premier regard.

Céline Lafontaine lit donc la philosophie de notre temps à travers les lunettes de la cybernétique, que son fondateur, Norbert Wiener, qualifiait carrément de nouvelle science. Et l'un de ses thuriféraires, nous rappelle Céline Lafontaine, s'enflammait en 1961: «Un domaine immense s'offre à nous, qui est encore inexploré. Et après les noms de Galilée et de Darwin, c'est celui de Norbert Wiener que je vous propose d'écrire.» Ce qui est en jeu, c'est essentiellement le rapport de l'homme à la machine, avec à l'horizon la possibilité de substituer la machine à l'homme, non seulement quant à sa pensée, mais aussi quant à sa gestion de la société. Se profilent alors l'idée d'une complète ingénierie sociale, mais aussi celle, parallèle, d'un individu entièrement remodelé par la génétique.

La cybernétique se décrit comme une «science du contrôle et de la communication», convaincue qu'elle est que tout comportement (humain ou non humain) s'explique fonctionnellement par rapport à un but (tout comportement s'explique par sa finalité), et résulte d'une interaction informationnelle avec son environnement. Telle est la matrice fondamentale qui permet de réunir l'homme et la machine sous la catégorie englobante d'«être comportemental». Il en résulte une vision naturaliste de l'homme et de la société, désormais intégrés au cosmos informationnel; et aussi une puissante disqualification cybernétique de l'être humain, où puisent toutes les formes d'anti-humanisme d'aujourd'hui.

On a oublié l'origine militaire de tout cela, et l'auteur rappelle opportunément la gestation du projet cybernétique au sein de l'effort de guerre américain. On a oublié aussi l'apport considérable des sciences humaines (psychologie, anthropologie notamment) à cette entreprise de déshumanisation. On a peut-être même oublié le vrai sens des concepts fondateurs de la cybernétique. Mais – telle est la thèse centrale de ce livre – cela n'a pas empêché le modèle cybernétique d'imprégner en profondeur maints courants de pensée – le structuralisme (Lacan et Lévi-Strauss), le systémisme (Bertalanffy, Hayek, Luhmann), le postmodernisme (Deleuze, Guattari, Derrida, Lyotard) et tous leurs épigones respectifs jusqu'à Sloterdijk, mais aussi la biologie moléculaire (avec l'idée, informationnelle, d'un code génétique!) et ses promesses biotechnologiques.

Point commun de ces différentes mouvances: leur volonté commune de détrôner le sujet autonome, maître de soi, point focal de l'univers, et de n'en faire qu'un élément parmi d'autres de systèmes complexes, appelé par ailleurs à être dépassé en complexité par des systèmes encore plus complexes… La subjectivité n'est plus qu'un support d'informations, une illusion à laquelle le cyborg – contraction de cybernétique et organisme –, figure désormais familière de l'homme-machine, devrait faire un sort définitif.

C'est donc à une relecture plutôt qu'à une lecture que nous invite Céline Lafontaine, en montrant comment des pensées d'apparence très diverse ressortissent en fait à un modèle commun qui les dépasse, le modèle informationnel de la cybernétique. La pensée française récente, notamment, y gagne une nouvelle intelligibilité, en étant intégrée à un courant plus intéressant qu'elle.

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