Critique: «Salue pour moi le monde!» au Bâtiment des forces motrices à Genève

Tristan, Isolde, ou les beaux sortilèges de la chorégraphe Joëlle Bouvier

La clé d’un songe. Voyez comment Salue pour moi le monde!, d’après Tristan und Isolde, commence au Bâtiment des forces motrices à Genève – jusqu’à dimanche. La musique de Richard Wagner vous pénètre en la(r)me, s’insinue dans toutes les parties de l’être, lave de l’accessoire. Sur scène, un escalier à vis se détache dans la brume. Une princesse s’enfuit dans la nuit, cape rouge au vent. Des garçons en horde pourfendent la tempête. Passe soudain une infortunée; dans ses doigts, une chandelle. Vers quel rivage file-t-elle? Et cette autre, qui est-elle, avec sa dague qui menace les eaux? Serait-ce la fatalité? L’attraction interdite, celle de Tristan et d’Isolde, celle inavouée de la mort, soubassement du mythe selon l’écrivain Denis de Rougemont dans L’Amour et l’Occident?

Tristan und Isolde jaillit en éclats, comme autant de fragments d’un discours amoureux, et vous êtes pris, dès son préambule. Car telle est la réussite de la chorégraphe suisse Joëlle Bouvier: elle invente sa voie dans l’opéra-fleuve; mieux, elle rêve l’œuvre plus qu’elle ne la transpose – en ce sens, l’ouverture vaut comme déclaration d’intention. L’ouvrage est monumental, près de quatre heures pour dire la passion qui naît d’un philtre, le transport de Tristan et d’Isolde, le désarroi du roi Mark, la condamnation des amoureux, l’extase qui est leur linceul. Enorme? Qu’importe. Escortée de ses fidèles collaborateurs Emilio Urbina et Rafael Pardillo, Joëlle Bouvier en extrait un flacon. Une heure et demie d’ingéniosité théâtrale, de formules enfantines, de toucher brûlant et délicat, d’intelligence musicale.

C’est que Joëlle Bouvier pense la scène comme certains peintres jadis leurs toiles: chaque scène est un tableau à double détente, élémentaire et métaphorique. Mais si le pinceau ravit, c’est que le Ballet du Grand Théâtre est habité. Comme résister à Sarawanee Tanatanit dans sa robe pourpre d’Isolde? Admirez-la dans ses œuvres. Elle joue avec un cordage tombé d’un mât fantôme; elle s’y enroule tandis que des mâles s’époumonent à l’arrière-plan; mais Tristan s’avance, c’est Goeffrey Van Dick, hébété comme le cygne sur le pont des soupirs, et elle lui passe la corde au cou, mieux, elle le capture au lasso. Et les deux aimants de tourner alors, aspirés, captifs d’une même force, fondus dans la lave wagnérienne.

Plaisir du raccourci. Et du jeu. Sarawanee Tanatanit et Goeffrey Van Dick s’étreignent enfin. Autour d’eux, des planches légères forment un refuge. Une grosse ampoule de pensionnat veille sur leurs baisers. Patatras. La palissade tombe. Au sommet de l’escalier à vis, un grand corps menace: c’est le roi Mark incarné par Armando Gonzalez Besa. Observez-le: c’est la puissance blessée même. Il s’empare du visage de Tristan, le tient entre ses ongles comme pour l’anéantir et le sauver. Ambivalence de l’ami trahi.

Mais Tristan meurt. Sur le sol, garçons et filles roulent en une même houle. Une mer qui danse avec langueur. Isolde recueille son amant, l’embrasse, le rappelle à la lumière. Puis ils s’abîment dans la vague humaine, ramenés à l’eau des origines – liquide amniotique si on veut, comme pour rappeler le poids de la mère de Tristan, morte peu après l’accouchement. L’image est simple et forte, c’est la griffe de Joëlle Bouvier. L’amant, dans cette étreinte ultime, n’est-il pas, selon l’expression de Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux, «un enfant qui bande» et qui se noie en s’accomplissant? Jouissance inouïe. Le Tristan de Wagner fait cet aveu: «Ce terrible philtre qui me condamne au supplice, c’est moi, moi-même qui l’ai composé… Et je l’ai bu à longs traits de délice.»

Salue pour moi le monde!, Genève, Bâtiment des forces motrices, jusqu’au di 31 mai; rens. 022 322 50 50.