«Personne ne conteste plus la force que donnent à la photographie son pouvoir d’évocation immédiate et son apparence de «document» quasi scientifique.» En 1933, le journaliste Henri Tracol signait pour le premier numéro de la revue Cahier rouge un texte en forme de manifeste. A une époque où les magazines illustrés faisaient du photojournalisme le cœur de leur ligne rédactionnelle, il mettait en avant, dans un éditorial intitulé Photographie, arme de classe, la manière dont le médium s’est imposé comme «la reproduction exacte, fidèle, impartiale de la réalité». Mais dans la foulée, il expliquait qu’une légende partiale ou même un trucage pouvait altérer cette impression de vérité. Avant de vanter les mérites de la photographie ouvrière, cette «arme de classe» pouvant aussi «servir les intérêts des exploités contre les exploiteurs».

Conçue par le Centre Pompidou, l’exposition qui emprunte son titre au texte de Tracol est actuellement montrée au Centre de la photographie Genève (CPG), en parallèle à l’accrochage monographique consacré au travail de l’Américain LaToya Ruby Frazier – deux époques éloignées tant géographiquement que temporellement, mais qu’une même démarche, révéler l’invisible, rapproche. On y découvre des clichés pris par des anonymes, mais aussi par de futurs grands noms de la photo – Henri Cartier-Bresson, Gisèle Freund, Germaine Krull, André Kertész ou encore Eli Lotar.

Esprit collectif

Divisée en quelques grands chapitres («La fabrique de l’éden ouvrier», «La photographie qui accuse», «Mobilisations», «Réinventer l’illustré», etc.), l’exposition s’intéresse à la réappropriation du médium photographique par les classes populaires et, de manière plus large, à l’apparition d’un art engagé et documentaire ne visant pas seulement à montrer, mais aussi à dénoncer, les dérives du fascisme comme du capitalisme. Est notamment célébré l’esprit collectif à l’œuvre au sein de l’AEAR (Association des écrivains et artistes révolutionnaires) ou de l’APO (Association photographique ouvrière).

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Une section est consacrée à la fusillade de Plainpalais qui, le 9 novembre 1932, vit une manifestation de gauche réprimée dans le sang par l’armée. Présent ce jour-là, le photographe genevois Max Kettel montrera, comme l’explique Joerg Bader dans un texte proposé dans l’imposant catalogue qui accompagne l’expo, la gravité des faits. Ses images, faisant notamment des impacts de balles la preuve irréfutable de la violence de la répression, seront largement reprises, notamment dans Le Miroir du monde. «Les élections cantonales de Genève un an plus tard feront de cet épisode un des principaux thèmes de campagne et l’indignation suscitée par la fusillade sera favorable au PSG, victime des attaques du parti fasciste mais victorieux dans les urnes, avec près de la moitié des voix pour le Grand Conseil et quatre sièges sur sept au Conseil d’Etat», écrit le directeur du CPG. La photographie comme accélérateur d’une prise de conscience sociale.


«Photographie, arme de classe», Centre de la photographie Genève, jusqu’au 18 mars.