images

La photo documentaire sort du cadre

De plus en plus de photographes assument interventions et mises en scène dans leurs travaux documentaires. La pratique agite le milieu et Visa pour l’image

La photo documentaire sort du cadre

De plus en plus de photographes assument interventions et mises en scène dans leurs travaux documentaires.

La pratique agite le milieu et Visa pour l’image

Pour la première fois, les lauréats du World Press Photo ne sont pas exposés à Visa pour l’image, à Perpignan. Le directeur du plus grand festival de photojournalisme entend ainsi protester contre la «dérive» du concours. «Depuis quelques années, le World Press Photo fait la part un peu trop belle à des images qui ne sont pas des «World Press Photos of the Year»; l’homosexualité en Russie est un sujet important (le cliché gagnant montre un couple gay), mais il me semble que, si l’on considère Daech, Ebola ou la Syrie, l’actualité de cette année s’est déroulée ailleurs que dans une chambre. Par ailleurs, une image réalisée dans l’intimité d’un couple relève forcément de la mise en scène; on ne fait pas l’amour lorsqu’il y a quelqu’un dans la pièce.» Le verdict est sans appel et Jean-François Leroy évoque encore l’affaire Giovanni Troilo, photographe qui s’est vu retirer un World Press Photo en mars, officiellement pour avoir mal légendé une image, officieusement pour s’être adonné à quelques interventions lors de la prise de vue.

Nouveau reportage

Le débat autour de la transcription du réel existe depuis l’invention de la photographie sans doute, mais il gagne en ampleur. De plus en plus, photojournalisme et photographie documentaire semblent faire route séparée. Certains évoquent même le «néodocumentaire».

Aux Rencontres photographiques d’Arles, Thierry Bouët est exposé dans la section consacrée aux «nouvelles approches du documentaire». Durant une année, il a sillonné la France à la rencontre de vendeurs d’objets insolites sur www.leboncoin.fr. Chacun des portraits met soigneusement en scène le propriétaire et son article. «La pose a été pensée en fonction des discussions avec les vendeurs. Une bonne partie du travail a consisté à faire du nettoyage dans le cadre. Pour la photo du papier peint dans la chambre d’enfants par exemple, je n’ai pas hésité à vider la pièce pour que ce soit plus esthétique! On peut parler de «nouveau reportage», cela raconte la vérité, mais c’est travaillé comme une fiction», estime le photographe.

Maître principal de la formation supérieure à l’école de photographie de Vevey, Nicolas Savary constate également des redéfinitions du style documentaire, intégrant des formes usuellement associées à d’autres champs (photographie plasticienne, narrative, scientifique…). «Certains étudiants s’affranchissent des stricts codes documentaires. Par exemple, pour son projet sur les chasseurs de météorites et autres observateurs célestes, Jonathan Roessel a effectué des recherches conséquentes, mais il a complexifié le traitement du sujet par une mise en forme libre – en s’abstenant de légender les images, en insérant des mises en scène, par la décontextualisation, etc. Les codes de la prétendue objectivité photographique ainsi brouillés, l’auteur sollicite les compétences critiques du spectateur.»

Eclatement des pratiques

La masse d’images en circulation autant que le manque de débouchés dans la presse conduisent les reporters à innover. «On pousse les photographes documentaires à produire des images ayant un impact visuel toujours plus fort, à imaginer de nouvelles formes. Cela mène à l’histoire de Charleroi, souligne Christian Lutz, membre de l’agence VU. Pour moi, la photographie est de toute façon manipulatrice, alors autant utiliser les moyens à disposition pour soutenir le récit.» Utilisateur de Photoshop, le Genevois renonce dès lors à tout concours de type World Press Photo, question de cohérence.

Désormais tournés vers le livre – et les galeries – plutôt que la publication dans un journal, les photographes documentaires investissent leurs sujets comme des travaux personnels, y passant beaucoup plus de temps qu’autrefois. Est-ce pour cela qu’ils versent parfois dans une démarche plus plasticienne? Ou seraient-ce les artistes qui s’emparent de plus en plus du réel? Ces étiquettes, au fond, restent-elles pertinentes?

Pour Matthieu Gafsou, on assiste à un éclatement des pratiques, un même photographe pouvant combiner plusieurs approches. «Au départ, je flânais pour prendre des images; il y avait un côté presque accidentel dans ma manière de travailler. Désormais, tout est quasiment écrit à l’avance. Mais la démarche reste documentaire car je travaille sur un sujet réel, je fais des recherches et, comme un journaliste, je plonge dans un contexte qui n’est pas le mien.» Exposée l’an dernier au Musée de l’Elysée, sa série sur les toxicomanes lausannois a marqué le tournant. Les drogués y sont photographiés sur fond noir, comme en studio, avec une lumière évoquant la tradition picturale des portraits. Leurs accessoires sont pris isolément, sur fond noir ou blanc, dans une démarche presque anthropologique. Des paysages allégoriques complètent le dispositif. «J’ai voulu sortir ces gens de leur contexte, je ne voulais pas qu’il soit écrit «toxico» sur leur front», explique le Romand.

Parfois aussi, c’est la réalité qui est difficile à saisir. Comment évoquer les erreurs judiciaires aux Etats-Unis? Taryn Simon fait poser des ex-condamnés sur les lieux clés du crime qu’ils n’ont pas commis. Pour traiter des traumatismes des GI une fois rentrés au pays, Jennifer Karady, elle, reconstitue la scène terrifiante dans le contexte civil américain. Un soldat ayant essuyé des tirs ennemis alors qu’il se reposait près d’une fenêtre est montré dans sa chambre de Buffalo, caché près de l’ouverture autour de laquelle il a disposé des sacs de sable. En contrebas, ses proches semblent impuissants. «Je travaille avec de véritables personnes, à partir de témoignages que j’interprète de manière subjective. Ma pratique est totalement interdisciplinaire, je ne revendique pas l’étiquette de photographe documentaire, mais j’aime l’idée de partir de la réalité pour un projet qui pourra peut-être aider ces militaires», explique la New-Yorkaise.

Arnaque intellectuelle

Abbas, membre de l’agence Magnum, ne comprend pas ce besoin de mettre sa patte là où la réalité est si riche: «On ne photographie plus le réel, on le recrée pour le photographier. C’est dommage, alors qu’il y a tellement de plaisir à saisir l’instant. C’est la force de ce médium, sinon autant s’essayer à la peinture!» Pour Andrea Holzherr, directrice du département culturel de la coopérative, «à partir du moment où s’opère la moindre intervention, on quitte le champ documentaire ou journalistique pour entrer dans l’artistique». «Le seul domaine où la mise en scène est admise est celui du portrait. Sinon, pourquoi le photojournalisme devrait-il évoluer? Il est là pour témoigner du monde, c’est tout, renchérit Jean-François Leroy, à qui beaucoup reprochent cette vision conservatrice du métier. Partir en Ukraine pour photographier des cocktails Molotov en studio est une arnaque intellectuelle.» Lors d’une conférence à Visa pour l’image, Lars Boering, nouveau directeur du World Press Photo, a estimé pour sa part que «tant que le photographe est clair sur la manière dont il a travaillé et que les légendes ne relèvent pas d’une manipulation, il n’y a pas de problème». Bientôt un pont entre Arles et Perpignan?

Visa pour l’image, jusqu’au 13 septembre à Perpignan.

Thierry Bouët: Affaires privées, jusqu’au 20 septembre aux Rencontres d’Arles.

,

Jean-François Leroy

Directeur du festival Visa pour l’image

«Pourquoi le photojournalisme devrait-il évoluer? Photographier des cocktails Molotov en studio est une arnaque intellectuelle»
Publicité