René Burri Photographies

Textes de Hans-Michal Koetzle

Trad. de Philippe Mothe

Phaidon, 448 p., 470 illustr.

A l'heure où l'Ecole des arts appliqués de Zurich se lance dans la formation des futurs concepteurs de jeux pour ordinateurs, il est bon de rappeler que cette vénérable institution reste connue dans le monde entier pour la rigueur de son éducation visuelle, très traditionnelle. Son influence sur des générations d'artistes, graphistes ou photographes est immense. Il suffit de découvrir l'ouvrage massif dédié à René Burri pour s'en convaincre. Le photographe zurichois, 70 ans, membre depuis les années 1950 de l'agence Magnum, est un pur produit de la Kunstgewerbeschule de sa ville natale, même s'il a su trouver rapidement sa propre voie stylistique. Le fait que le livre ait été mis en page par Werner Jeker aux Ateliers du Nord, à Lausanne, renforce d'ailleurs cet héritage graphique.

L'instinct de la structure, l'exigence de la géométrie, le goût pour les formes rigoureuses a été tôt inculqué à René Burri. Il n'a pas 16 ans lorsque son professeur Johannes Itten, qui a travaillé avec Paul Klee au Bauhaus, lui enseigne la «direction et l'ordre de ce qui coule». Entré aux Arts appliqués en section photographie, après avoir refusé d'effectuer un apprentissage chez un graphiste, René Burri suit les cours de Hans Finsler, l'un des porte-drapeaux du mouvement de la Nouvelle objectivité apparu dans les années 1920. Anticiper, réfléchir, ne pas improviser, opter pour des motifs simples, percevoir dans le viseur les lignes fortes de l'image à venir, établir des correspondances, autant de conseils du professeur Finsler qui ont modelé le regard de célèbres photographes alémaniques, à commencer par Werner Bischof, lui aussi membre de l'agence Magnum, disparu il y a cinquante ans en Amérique du Sud.

Quelques mois avant de mourir, Werner Bischof avait montré à ses collègues de Magnum, dont Henri Cartier-Bresson, le premier reportage de René Burri. Celui-ci avait suivi les déplacements en Suisse d'un groupe d'étudiants américains. Die Woche (lire le SC du 17.01.2004) avait publié ses images, lesquelles suggéraient l'éclosion d'un talent précoce. Dans la foulée, Sciences & Vie, puis l'hebdomadaire américain Life publiaient le reportage que Burri avait effectué à Zurich dans l'école pour sourds-muets de Mimi Scheiblauer, alors connue pour sa pédagogie avancée.

Ces débuts tonitruants infléchissent la formation visuelle de René Burri, qui se lance dans le photojournalisme pour gagner sa croûte, mais aussi pour pouvoir se colleter avec le monde grâce à son «troisième œil», comme il l'appelle (un Rolleiflex d'abord, un Leica ensuite). Il sera servi. De la crise de Suez en 1956 au massacre de la place Tiananmen en 1989, le photographe n'a cessé de courir la planète, enchaînant avec boulimie les voyages pour Life, Du, The Sunday Times Magazine, Epoca, Paris-Match, Stern ou Bunte Illustrierte. Cette immersion rapide dans le journalisme introduit du mouvement dans la vision statique du monde qu'avaient les formateurs du jeune photographe. L'équilibre entre le graphisme et le journalisme, entre l'anticipation et l'improvisation («Les images sont comme des taxis aux heures de pointe: si l'on n'est pas assez rapide, c'est un autre qui les prend», aime dire le Zurichois), la balance entre l'ordre de la ligne et le désordre de la vie fonde le regard de René Burri. Un regard antagoniste, tendu, reconnaissable entre mille. Ses images les plus célèbres sont désormais des icônes de la seconde moitié du XXe siècle: une mégapole brésilienne en contre-plongée, le cigare et l'œil altiers du Che, des lotus fanés dans la brume japonaise.

René Burri construit ses images avec la même science qu'un autre de ses mentors, Henri Cartier-Bresson. Mais si le Français légendaire articule ses «instants décisifs» souvent sur un seul plan, le Suisse fait dialoguer ses premiers et arrière-plans au sein d'une même image. Il est aussi amateur de séquences: une, deux, trois photos qui, publiées à la suite dans un magazine, ou disposées côte à côte sur les murs d'un musée décuplent l'énergie de sa vision structurée. René Burri a toujours été amateur de cinéma. Il monopolisait la Bolex de son école au point de s'attirer les foudres du corps enseignant. Il a notamment filmé la visite épique qu'Edward Steichen, alors en pleine récolte d'images pour son projet photographique «The Family of Man», a rendue à Hans Finsler, stupéfait de voir cet Américain écarter d'un air dégoûté ses natures mortes et autres compositions «objectives». Durant toute sa carrière, René Burri trouvera le temps de tourner des documentaires et des publicités, bref d'assouvir sa passion pour l'image animée.

Premier plan, arrière-plan, lignes de fuite, règles perspectivistes, volumes, contrastes…, ce goût de la construction visuelle a bien sûr amené René Burri à s'intéresser aux artistes, Picasso en tête, mais aussi Giacometti, Tinguely, Yves Klein, Kokoschka et Jean Renoir. Et plus encore aux architectes, devenant suffisamment proche de Le Corbusier pour pouvoir photographier celui-ci dans son atelier refuge à Paris, suivre la construction de Brasilia avec Oscar Niemeyer, se lier d'amitié durable avec le Mexicain Luis Barragan.

Travailleur du noir et blanc, René Burri a aussi beaucoup tiré parti de la couleur dans ses reportages, bien que ce choix photographique soit moins mis en évidence dans la somme publiée ces jours, ainsi que dans la rétrospective de sa carrière qui vient de commencer dans un musée de Paris, où ce Zurichois polyglotte vit désormais. Si le noir et blanc sert à merveille l'œil discipliné du photojournaliste suisse, il en accentue également la sensibilité humaniste, héritière de la tradition française des années 1950. Rigueur germanique, chaleur latine: une union d'exception dans un très beau parcours de photographe.

Exposition-rétrospective à la Maison européenne de la photographie (5, rue de Fourcy, Paris, tél. 00 331/ 44 78 75 00) jusqu'au 14 mars. Puis l'été prochain au Musée de l'Elysée à Lausanne. Emission consacrée à René Burri le 30 janvier à 22 h 15 sur Arte.