Le photographe, la mode et la Mannschaft

Juergen Teller était de passage à l’ECAL pour donner un workshop aux étudiants puis une conférence. Morceaux choisis

Quand le photographe allemand débarque mercredi soir dans l’auditoire de l’ECAL, il porte une doudoune rouge, de celles qu’on voyait sur les pistes à la fin des années 1970. Il s’assied aux côtés du critique d’art et commissaire d’exposition Eric Troncy avec lequel il s’apprête à discourir devant un parterre bondé d’étudiants et de passionnés de photographie.

Il tombe la veste de ski pour se mettre à l’aise et dévoile un t-shirt détendu à l’encolure qui laisse voir une grosse chaîne un tantinet clinquante. Pendant toute la conversation, sa main droite est posée sur la table, le biceps contracté sous une manche à peine relevée. Une posture de style footballeur qui refait le match ou supporteur levant le coude. On y reviendra.

Du style, il en est forcément question avec Juergen Teller puisque c’est en shootantles pubs des marques de prêt-à-porter qu’il s’est fait connaître. Parmi les nombreux exemples, on retiendra: Helmut Lang dès la fin des années 1980 (des photographies des coulisses des défilés utilisées telles quelles pour les publicités), Marc Jacobs depuis plus de dix ans ou encore Céline et sa campagne actuelle très remarquée qui immortalise l’écrivaine américaine Joan Didion, née en 1934…

Pendant des années, Juergen Teller a révolutionné l’imagerie commerciale de la mode en photographiant à sa guise les vêtements, et même parfois en ne les photographiant pas. En 2004, il signe une fois encore la campagne pour le prêt-à-porter de Marc Jacobs. Il s’y met en scène aux côtés de l’actrice – et amie – Charlotte Rampling. Ils sont les deux nus, le plus souvent dans un lit. Sur presque aucune des images on ne voit de vêtements, soi-disant trop petits pour le photographe. Dans cette série commerciale, une prise de vue s’imprime de façon indélébile sur la rétine: Rampling joue du piano et feint de ne pas le voir nu, les quatre fers en l’air sur l’instrument.

Le style de Juergen Teller demeure le même, qu’il s’agisse de ses photos de mode ou de son travail d’artiste: la lumière crue est peu avantageuse, à la façon d’un instantané, l’image n’est jamais retouchée. A la limite de l’amateurisme, pourrait-on penser. Fausse impression: rien n’est laissé au hasard, ni dans la composition – le photographe a suivi une formation rigoureuse au Bayerische Staatslehranstalt für Photographie de Munich – ni dans la technique particulière de Teller qui consiste à «attaquer» son sujet frontalement avec un barrage de flashes et deux appareils, un dans chaque main. «Mon approche est directe et brutale.» Mais les corps ne sont pas martyrisés pour autant. Ils se donnent nus et décomplexés, à la façon d’un enfant qui n’a pas conscience des implications de la nudité en société.

Juergen Teller naît et grandit en Bavière près de Nuremberg. Après une formation photographique à Munich, il quitte le pays pour s’installer à Londres en 1986, évitant ainsi le service militaire.

«Je n’ai jamais eu d’autre culture que celle de la télévision et du football, revendique-t-il. Quand je suis arrivé en Angleterre, je devais trouver du travail. J’adorais depuis toujours les couvertures d’albums de musique et j’ai commencé à être payé pour en faire. Je photographiais des groupes dont j’aimais les créations et qui aimaient les miennes.»

Les magazines les plus hype de l’époque – The Face, Dazed & Confused ou I-D – lui font également confiance. En 1990, il immortalise la chanteuse Sinéad O’Connor pour le single Nothing Compares 2 U. Lorsque le titre se place numéro un des charts, Juergen Teller devient très demandé en tant que photographe de pochettes d’albums.

En 1991, il accompagne un groupe américain encore peu connu en Europe, Nirvana, durant leur tournée. Ses images de Kurt Cobain sont aujourd’hui cultes. Puis il commence à réaliser des séries mode pour des magazines.

Son succès en tant que photographe de mode – il fait partie des plus demandés et des mieux payés du métier – lui a permis de développer sa pratique artistique sans s’affamer. «Je ne renie pas du tout cette partie de ma carrière.» Il admet toutefois que les choses ont beaucoup changé et que cela commence à l’ennuyer. «C’est le règne du politiquement correct, il faut que les photographies plaisent aux Chinois comme aux Américains. Les photographes de mode sont de moins en moins libres.»

A des lieues de la sophistication hypercalibrée de l’industrie de la mode, Siegerflieger – le dernier livre du photographe qui vient de sortir aux Editions Steidl – documente la victoire de la Mannschaft en 2014 lors de la dernière Coupe du monde. De son point de vue d’artiste comme de supporteur. «Pendant un mois, tu ne vis que pour ça. Plus ton équipe gagne, plus la tension monte. Le jour de la finale, tu es émotionnellement à ton maximum! En l’espace de quelques minutes, tu peux passer de l’euphorie à la déprime. Ce moment unique, ce mouvement, j’avais envie de le fixer sans en perdre l’énergie.»

Siegerflieger – l’avion du vainqueur ou le petit nom donné au jet de l’équipe d’Allemagne – est une ode au foot et à la classe populaire. «A force de photographier des stars, je me suis lassé de leur vanité. Il y a plusieurs années déjà, j’ai commencé à prendre en photo mes proches.» A ce titre, une série du livre est particulièrement touchante. On le voit lui, son fils Ed et ses cousins. Et on a une fois encore l’impression que rien n’est volontairement mis en scène. C’est justement tout le contraire. Juergen Teller se met ici à nu comme jamais il ne l’a fait auparavant. La composition déborde d’éléments autobiographiques: le poste de télévision (hors-champ), le prolétariat et l’amour du foot. Mais il y a surtout dans ce travail l’omniprésence de son fils, les cousins sont accessoires. Un fils qui est à la fois projection de Juergen Teller et indispensable composante de la relation père-fils qui, comme la Mannschaft, est ici célébrée.

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Rampling joue du piano et feint de ne pas voir Juergen Teller nu

«A force de photographier

des stars, je me suis lassé de leur vanité»