Ce lundi, Pierre Terdjman fête ses 32 ans à Perpignan, où il est doublement exposé. Jour de félicité. Il serre des mains, frôle des joues. On salue son travail. Visa pour l’image consacre une salle à sa série sur les laissés-pour-compte israéliens et ses clichés du printemps arabe figurent dans une exposition collective. Pierre Terdjman est un photojournaliste aguerri. L’histoire, pourtant, ne coulait pas de source. Jusqu’à un stage au journal israélien Haaretz en 2002, le Parisien était barman. Haaretz sera le «déclic»: «J’ai vite compris que c’était mon truc et que je ne voulais faire plus que ça. Raconter des histoires, rencontrer des gens, voyager.» Le Français, fils d’un médecin «juif traditionaliste», s’établit en Israël. Durant cinq ans, il shoote les accidents, les séances de la Knesset, les personnalités du pays. Muni d’un passeport tricolore, il entre plus facilement dans les territoires palestiniens. Il couvre une nouvelle intifada et la guerre avec le Liban.

En 2007, il rentre en France, intègre l’agence Gamma et «élargit son horizon». De nouveaux conflits: Afghanistan, Kenya, Géorgie. Des catastrophes: le tsunami au Sri Lanka, le tremblement de terre en Haïti. Jusqu’aux révolutions arabes. Il est publié dans Match, Newsweek ou Le Monde. «J’aime travailler dans ces conditions, je m’y sens à l’aise. Certains peuvent entrer dans une morgue et prendre des photos de cadavres, d’autres non. C’est comme ça», dit-il en triturant tantôt son téléphone, tantôt ses Marlboro light. Un sacerdoce? Pas seulement. Pierre Terdjman aime le péril. «Evidemment, parfois je rentre à l’hôtel en me traitant de crétin parce que j’ai pris des risques dingues pour ne pas ramener de photo, mais il y a aussi une excitation à le faire.»

La conscience du danger est primordiale, rappelle le reporter, crâne rasé et veste kaki, mais regard doux. En janvier dernier, son collègue et ami Lucas Dolega est tué à ses côtés, en Tunisie. Terdjman s’impose quelques limites; il ne va pas en Iran, au Pakistan ou en Somalie, là où son nom pourrait lui attirer des ennuis. Il n’a pas souhaité se rendre au Japon cette année, peur d’être irradié. «Je ne dis plus à ma famille où je pars, ils se font du souci. C’est un métier très égoïste, admet-il derrière ses lunettes à grosses montures. On lâche tout pour filer, la copine, les enfants s’il y en a. On les laisse avec leurs inquiétudes et quand on revient, on n’a pas forcément envie de voir du monde. Il y a toujours un temps d’adaptation. Quand tu ouvres ton courrier après trois semaines en Afghanistan et que tu vois une prune pour ton scooter, tu t’en fous; t’es content d’être en vie.»

Ce sont peut-être ces retours difficiles qui poussent les journalistes à partir encore et encore. Pour Pierre Terdjman, désormais membre de l’agence Cosmos, c’est toujours le même scénario. Il suit les actualités de près et lorsqu’un «gros coup de news» se profile, il skype avec son petit groupe d’acolytes pour organiser le départ. Ils sont quelques-uns à voyager souvent ensemble, afin de limiter les frais comme les risques. Dans la bande, le Romand Matthias Bruggmann. «Un reportage en zone difficile coûte au moins 200-250 dollars par jour, sans compter le billet d’avion. Ce serait bien plus si je ne partageais pas la voiture, le fixeur ou le traducteur avec mes compagnons de route.» En général, la vente de ses images permet à Pierre Terdjman de couvrir ses dépenses, plus rarement de gagner de l’argent.

La concurrence est rude. Le numérique a porté des tas de jeunes gens sur le terrain – «militants plus que journalistes» – il devient difficile de se démarquer. Et puis «les journaux préfèrent acheter une photo de Johnny et Laeticia à 5000 euros plutôt que de montrer la famine en Somalie», regrette le trentenaire. Connu et reconnu, il se considère comme un privilégié. Mais préfère assurer ses arrières. Du travail au long cours, un regard développé sur une thématique précise, loin de l’actualité considérée comme chaude. «J’ai voulu creuser plus profondément la société israélienne, pour comprendre ses réactions par rapport aux Palestiniens. La présence des Russes ou des Ethiopiens découle d’une immigration coordonnée par l’Etat pour peupler des régions ou gonfler les rangs de l’armée. Ces gens sont ensuite oubliés et vivent dans une immense précarité. C’est scandaleux et tabou.»

La série exposée à Visa pour l’image s’intitule «L’union aurait dû faire la force». On y voit des familles logées dans des taudis, des communautés ultra-séparées, des putes et des toxicos. Les images sont graves, ternes comme le quotidien des miséreux de l’Etat hébreu. Terdjman n’est pas un adepte de Photoshop: «Il ne faut jamais oublier qu’on est là pour faire du journalisme et non de l’art. Evidemment, j’essaie de faire les meilleurs cadrages mais je ne vais pas mettre un ciel bleu s’il était gris. Si tu n’es pas capable de faire une bonne photo à 16h sous un ciel bas, eh bien tu ne la fais pas!»

Des murs fades et lézardés, donc, des visages de gueux. Un Israël underground. Le photographe aime à rappeler une phrase de Ben Gourion: «Israël sera un pays comme les autres le jour où il aura ses prostituées et ses voyous.» Voilà qui est fait. Le travail du Français, pour autant, a été mal reçu. «Certains m’ont traité d’antisémite. On ne peut pas toucher au mythe d’un pays uni où tout le monde vit bien. Pourtant, Russes et Ethiopiens subissent la même ségrégation que les Palestiniens. Même les séfarades et les ashkénazes se considèrent mal les uns les autres.» Pointer son objectif où ça fait mal, toujours.

Visa pour l’image, jusqu’au 11 septembre à Perpignan. Rens: www.visapourlimage.com