C'est un livre couleur sépia défraîchi. Il a l'air d'un vieux cahier. Il appartient à la race rare des ouvrages qui reproduisent le manuscrit, avec ses arabesques, son intimité: cahiers de Paul Valéry ou carnets de camp de Joseph Czapski. C'est un «doctorat inachevé», et dont l'inachèvement étrange est précisément le principe esthétique. Une citation de Benjamin le dit: «Finie l'époque du rêve qui révèle le bleu azur. Tout est devenu gris.»

Sortir d'un magasin de Benetton, et s'enfouir dans ce gris décoloré, c'est vivre les deux bouts de notre monde si blessant. Boris Mikhailov se veut le phénoménologue de la grisaille, une grisaille où le cheminement enneigé d'une banlieue, la palissade édentée d'un arrière-monde, le «Fort Chabrol» fait de montants de lits de fer, le cabot attaché à un tronc, les prothèses surajoutées d'un vieux pylône électrique, les îlots de broussaille dans la zone suburbaine, un mur décrépit, ajouré de lumière, où passe une vieille, et tout un lacis de ferraille et de béton composent le «paysage», déchu de son rang d'objet d'adoration esthétique, redevenu un «fait de vie» brut, mais essentiel, comme dans un film d'Aleksei Guerman.

Des humains? Il y en a, oh oui! Quelques matrones provocantes, de vieux hommes burinés au profil antique découpé sur la vitre du train de banlieue, des attroupements de jeunes en maillot, des orchestres militaires figés dans la discipline des vieilles photos, des corps affalés en limite du rural et de l'urbain, des corps qui ont eu des appas, des visages blafards prélevés sur l'écran noir et blanc de la télé: l'humain, les humains se perdent dans le vulgaire ou la banalité: «Je n'ai rien contre», dit une inscription du photographe, provocant comme Diogène.

«La pudeur n'est pas artistique.» Deux pieds sur un lit en désordre disent le vieux couple, avec le chat et la télé au bout des pieds. Les montages du banal et du quotidien peuvent être malicieux: un morceau de slogan soviétique sur un bout d'architecture tronqué par le cadrage, une sentence de sagesse populaire narquoise, une référence philosophique à Bergson ou à Tynianov, un hommage à Cartier-Bresson – tout voisine sur cet étal misérabiliste, et c'est précisément de ce voisinage, de cette «coexistence» que naît l'art singulier, triste, légèrement nauséeux de ce penseur-photographe postsoviétique et postsartrien. Rien qui prie, qui implore, qui crie ou qui délivre dans ces clichés si simplets en apparence, ces photos appariées sur le papier jauni d'un vieux cahier.

Seule la superbe fidélité du livre qui reproduit le cahier, monument somptueux au dérisoire fait problème, et provoque. Un monument de typographie à un monument du déchet, de l'informe. La pellicule se fait souvent floue, parce que le flou est dans l'érotisme dégonflé ou bon marché, ou encore dans la «méditation sur Dieu», qui met avant tout du vague à l'âme et à la pellicule. «Sur quelle photo est la vie elle-même? sur laquelle est-elle seulement le fond de quelque chose d'autre?»

La question reste sans réponse. Tolstoï aussi détestait Shakespeare, nous rappelle ce Diogène de la photo, en nous montrant un garçonnet qui joue à la guerre derrière un petit remblai. Dans le monde en déréliction de Boris Mikhailov, la «thèse» reste inachevée à jamais, ouverte sur l'étrangeté du banal. Un peu à l'image de la Russie profonde, évoquée par cet axiome: «La quantité de non-fait au kilomètre carré reste la caractéristique principale de la Russie.»

Boris a 61 ans, il est né et il vit toujours à Kharkov, en Ukraine. Son œuvre de photographe est largement reconnue à l'étranger, surtout aux Etats-Unis, mais aussi en Hollande et en Allemagne. En 1997, il a reçu le Prix Albert-Renger-Patzsch décerné par la Fondation Dietrich-Oppenberg à Essen, en Allemagne.

Boris Mikhailov, Unfinished Dissertation, Postface de Margarita Tupitsyn, Scalo, 222 p.

Rappelons la parution de «Case History», du même Boris Mikhailov, chez Scalo, maison d'édition qui expose aussi ces travaux sur les sacrifiés de l'Ukraine, Weinbergstrasse 22a,

à Zurich, jusqu'au 29 mai (tél. 01/ 261 09 41).

Des travaux de Mikhailov sont encore visibles au Centre national de la photographie, 11, rue Berryer, à Paris, jusqu'au 24 mai.

Lire également l'interview du photographe dans «Le Temps» du 17 avril 1999.