L'affiche montre un corps gisant sur l'asphalte, la chemise blanche tachée de sang à la hauteur du cœur. De jeunes hommes fébriles l'encerclent et regardent le photographe qui s'est frayé un chemin pour immortaliser le cadavre dans son triste décor. Une illustration plutôt voyeuriste: on dirait du Weegee… En réalité, le cliché appartient à un autre reporter, environ du même âge, d'origine hongroise et naturalisé américain comme lui, mais qui a préféré les faits de guerre aux faits divers.

Cette photographie assez anecdotique a été choisie par le Musée de l'Elysée de Lausanne pour symboliser la rétrospective Robert Capa (lire le Samedi Culturel du 20 janvier 2001). On s'étonne: certes, le photographe est «près du sujet», comme il aimait le dire, et l'événement est marquant – à condition d'en connaître la légende, en l'occurrence «Mexico City, jour d'élection, 1940» –, mais l'esprit Capa fait défaut. Sa sensibilité dans le traitement des souffrances et le sentiment qu'il donne, dans ses prises de vue les plus fortes, de faire partie intégrante du groupe, de partager ses angoisses ou ses moments d'escapades mondaines: tout cela est ici absent. Doit-on en déduire encore une fois que la vue du sang accroche le public davantage que, par exemple, le regard chargé d'une jeune réfugiée dans un centre de transit durant l'évacuation de Barcelone pendant la guerre d'Espagne? Ainsi en va-t-il du choix des images quand les auteurs ne sont plus là pour le guider.

Les figures légendaires sont aussi redevables – pour le meilleur et pour le pire – aux garants de leur pérennité. Le cas de Robert Capa est emblématique. Le personnage s'y prête: séduisant, sûr de lui-même, un brin frimeur, charismatique, à la fin tragique au sommet de sa carrière.

Dès son arrivée à Paris en 1931, le jeune André Friedmann fréquente les cafés de Montparnasse et rencontre Gerda Pohorylle, une secrétaire allemande, comme lui d'origine juive. Il lui apprend à photographier et elle rédige les commentaires de ses images en plusieurs langues. Le couple invente en 1936 la légende d'un grand photographe américain nommé Robert Capa: le succès est immédiat, les prix de ses clichés grimpent et les ventes aussi (lire LT du 2 février).

Ensemble, ils partent sur le front espagnol défendre la cause antifasciste. Gerda, qui change son nom en Taro, est tuée sur le terrain et Capa y perd – dit-on – l'amour de sa vie. Le retentissement de ces images engagées est énorme et la presse de l'époque consacre d'emblée Capa comme «le plus grand photographe de tous les temps». Aujourd'hui encore, cette série représente sans doute le travail le plus passionné, le plus libre et le plus réussi du reporter.

Quelques vues de la guerre civile espagnole sont accrochées à l'Elysée jusqu'au 16 avril (le saisissant ensemble de 205 tirages, sélectionné par Cornell Capa en 1990, est publié chez Aperture), mais cette exposition itinérante est conçue principalement pour mettre en valeur la vie légendaire de ce baroudeur de charme.

Le maître d'œuvre est le frère cadet Cornell, qui entretient la mémoire de Robert jusqu'à en adopter le pseudonyme, épaulé par Richard Whelan, biographe attitré depuis 1978. Au début des années 90, des quelque 70 000 négatifs réunis (une production somme toute normale pour un reporter de l'époque), les deux amis font tirer trois jeux de 937 clichés: une manière de contrôler les tirages en circulation et, par leur rareté, d'en augmenter la valeur marchande.

La sélection proposée à Lausanne comporte certes les images phares, mais aussi celles qui servent à bâtir l'œuvre et l'aura de son auteur. Le public se presse devant ces archives, mais seuls quelques rares visiteurs poussent leur curiosité jusqu'au sous-sol du musée pour découvrir le film monté en 1998 par Whelan. Dans le flot de louanges sur Capa, on apprend que, après avoir rejoint en 1939 à New York sa mère et son frère, il s'engage dans les rangs de l'armée américaine, seul moyen de couvrir les conflits. Dès 1943, ses images de terrain – la remontée de l'Italie par les Alliés, le débarquement en Normandie, le parachutage en Allemagne (il ne couvrira pas la libération des camps) – seront réalisées sous l'uniforme. La légende du courageux photographe au cœur tendre, beau et bon vivant prend ainsi forme parallèlement à celle que les Américains laissent au Vieux-Continent libéré.

Convaincu de la force et de l'impact des documents photographiques, Capa s'engage à les diffuser largement, sans s'attarder sur une quelconque valeur artistique. En reconnaissant la portée visuelle et politique de son travail, il se bat pour que les auteurs contrôlent leur production. Et la création de la coopérative de photographes Magnum, en 1947, est l'aboutissement réussi de cette volonté. Après sa mort en 1954, Cornell emprunte le chemin inverse. S'attachant à la protection de l'œuvre et de la mémoire de son frère, il sacralise l'œuvre en offrant à ces reportages de presse l'écrin des musées.